L’autre scénario. Chapitre 4 : Le lit de Procuste

22 juin 2020

Temps de lecture : 10 minutes

Il vivait dans l’an­tiq­ui­té et résidait à Cory­dalle en Attique. Cer­tains voient en lui un sim­ple brig­and, d’autres le fils d’un dieu. Pour beau­coup, il n’est qu’un per­son­nage de la mytholo­gie. Mais tous le con­nais­sent pour la tor­ture qu’il infligeait à ses pris­on­niers : les faire s’al­longer sur un lit, leur couper les jambes si elles dépas­saient, les étir­er si elles étaient trop cour­tes.

Son nom est Pro­custe, fils de Poséi­don, et sa mémoire a tra­ver­sé les siè­cles. Par ses exac­tions sanglantes, il est devenu le sym­bole de l’ob­ses­sion égal­isatrice. Une utopie qui de tout temps a habité l’e­sprit des hommes et qui est aujour­d’hui plus actuelle que jamais. Si elle ne se man­i­feste certes plus par des actions vio­lentes, elle demeure cepen­dant omniprésente dans la France du début du vingt et unième siè­cle. Et si, bien sûr, il n’est plus ques­tion d’é­galis­er la taille physique des indi­vidus, l’ob­jec­tif n’en est que plus ambitieux puisqu’il s’ag­it de com­bat­tre toute dif­férence entre les hommes.

Les Pro­custe d’au­jour­d’hui sont en effet con­va­in­cus que l’in­dif­féren­ci­a­tion est la con­di­tion du bon­heur de l’hu­man­ité, qu’elle est béné­fique sous toutes ses formes, dans tous les domaines, en toute cir­con­stance et qu’il faut donc la rechercher tou­jours et partout. Ils la présen­tent générale­ment comme un impératif d’é­gal­ité, créant ain­si au béné­fice de leur utopie une trompeuse légitim­ité. Car l’é­gal­ité des droits est une valeur pro­pre à notre société. Il s’ag­it d’un principe fon­da­men­tal inscrit dans la devise de notre République auquel je suis par­ti­c­ulière­ment attaché. Ce n’est cepen­dant pas cette légitime égal­ité des citoyens devant la loi qui est aujour­d’hui pour­suiv­ie, mais une égal­i­sa­tion absolue des sit­u­a­tions visant à effac­er toute dif­férence, à nivel­er toute altérité, à aras­er toute spé­ci­ficité.
Cette quête de l’indis­tinct est menée sans retenue et sans lim­ite dans l’ensem­ble de notre société. Philippe Muray la dénonce comme un jeu per­vers « où le respect des dif­férences cède devant l’a­mal­game, où le brouil­lage des fron­tières est une ver­tu, où l’il­lim­ité est la seule fron­tière admis­si­ble, où il n’y a plus de sex­es, plus de com­pé­tences recon­nues, où saccager les derniers repères est un sport d’équipe (1) ».

Ain­si recherche-t-on le pro­grès dans la sup­pres­sion de toute dis­tinc­tion entre les sex­es, mais aus­si entre les bons et les mau­vais élèves, entre les rich­es et les pau­vres, entre les hétéro­sex­uels et les homo­sex­uels, entre les étrangers et les citoyens. Et s’il ne s’ag­it évidem­ment pas de nier la réal­ité de ces groupes, l’ob­jec­tif est d’en gom­mer au max­i­mum toutes les spé­ci­ficités, qu’elles soient juridiques, finan­cières, visuelles ou sim­ple­ment pra­tiques.

S’ag­it-il des immi­grés ? Il faut aller au-delà du principe légitime de non-dis­crim­i­na­tion légale pour pro­scrire toute atti­tude privée de préférence en inter­dis­ant par exem­ple aux pro­prié­taires de choisir leurs locataires et aux employeurs leurs employés. De même faut-il faire dis­paraître la sin­gu­lar­ité des homo­sex­uels. Ceux-ci doivent devenir en tout point com­pa­ra­bles aux hétéro­sex­uels et donc pou­voir se mari­er, divorcer, avoir des enfants et fonder une famille comme si de rien n’é­tait.
L’ob­jec­tif est d’aller vers tou­jours plus d’u­nité et d’ho­mogénéité dans la société en alig­nant cha­cun, quel qu’il soit, sur les mêmes stan­dards. Un objec­tif de réduc­tion générale des dif­férences qui obsède l’in­tel­li­gentsia depuis déjà de très nom­breuses années, comme me l’avait déjà mon­tré en 1982 cette com­mis­sion d’ex­perts du RPR à laque­lle je par­tic­i­pais. Celui qui l’an­i­mait, un tech­nocrate devenu depuis un notable de la République, m’avait alors pro­fondé­ment choqué. « Sur le plan social, avait-il annon­cé, notre axe directeur doit être la lutte con­tre les iné­gal­ités. Il faut repren­dre ce thème à la gauche et aller plus loin en affichant un objec­tif de lutte con­tre les exclu­sions. » Le terme, au demeu­rant pré­moni­toire, ne fut pas repris par le RPR, mais, depuis cette époque, l’ob­ses­sion uni­formisatrice a fait du chemin.
Il s’ag­it main­tenant d’u­ni­fi­er les indi­vidus et les groupes pour qu’ils for­ment un tout indif­féren­cié. Cette volon­té de détru­ire les dif­férences n’est certes pas présen­tée de façon explicite comme un pro­jet glob­al. Pour­tant, elle con­cerne chaque secteur de la société et se trou­ve tou­jours présen­tée comme un impératif béné­fique et équitable. Dans cer­tains cas, il faut lut­ter con­tre les exclu­sions, dans d’autres il faut s’at­ta­quer aux iné­gal­ités, par­fois il s’ag­it de com­bat­tre les dis­crim­i­na­tions et il est tou­jours ques­tion de réduire les injus­tices. Mais dans tous les cas le proces­sus est le même : pouss­er le plus loin pos­si­ble l’u­ni­formi­sa­tion et le niv­elle­ment. Et si cette entre­prise se trou­ve, au départ, jus­ti­fiée par des argu­ments sou­vent fondés, elle devient vite néfaste et dan­gereuse par l’ex­cès avec lequel on la met en œuvre jusqu’à l’ab­surde.
« Toutes les fron­tières sont ain­si abolies, observe à cet égard Éric Zem­mour, tout vaut tout, plus de sacré et de pro­fane, plus de privé et de pub­lic, plus d’indigène et d’é­tranger, plus de pur et d’im­pur. Plus d’homme ni de femme. (2) » La sup­pres­sion des dif­férences entre les sex­es devient ain­si l’une des obses­sions de l’époque. À l’o­rig­ine, il y a l’im­pératif, que je con­sid­ère bien sûr comme légitime, de don­ner aux femmes toute leur place dans la société. N’é­tait-il pas absurde de tenir à l’é­cart les ressources et les tal­ents d’une moitié de la pop­u­la­tion alors qu’elles pou­vaient être mobil­isées au ser­vice de la com­mu­nauté nationale ? Et la fémin­i­sa­tion de cer­taines pro­fes­sions ne s’est-elle pas révélée très pos­i­tive par les qual­ités que les femmes y ont apportées ? Aus­si suis-je par­ti­san d’as­sur­er pleine­ment cette égal­ité de droit entre les hommes et les femmes, notam­ment dans le monde du tra­vail en ter­mes de rémunéra­tion et de car­rière.

Mais, bien que cet objec­tif n’ait pas encore été par­faite­ment atteint, les sec­ta­teurs du niv­elle­ment sont déjà à l’œu­vre pour aller beau­coup plus loin : ils veu­lent main­tenant assur­er la par­ité absolue dans tous les secteurs d’ac­tiv­ité, y com­pris dans ceux qui requièrent des apti­tudes plutôt pro­pres à l’un ou à l’autre des sex­es. Et, on s’en doute, ils ne seront sat­is­faits que le jour où les femmes occu­per­ont exacte­ment cinquante pour cent des postes dans toutes les pro­fes­sions, y com­pris chez les manœu­vres du bâti­ment, chez les pom­piers et les sages-femmes.

Et si pareille égal­ité ne se met pas naturelle­ment en place, ils deman­deront évidem­ment qu’on recoure à la con­trainte. C’est déjà le cas dans le domaine poli­tique où la par­ité est dev­enue oblig­a­toire pour la plu­part des élec­tions. Et, en atten­dant qu’un tel impératif s’im­pose dans les autres secteurs de la vie nationale, les médias organ­isent, dans leurs fic­tions, une pro­pa­gande arti­fi­cielle et sys­té­ma­tique en ce sens. Déjà, les feuil­letons télévisés mon­trent des femmes jouant tous les rôles tra­di­tion­nelle­ment dévo­lus aux hommes. Et s’il est naturel et nor­mal de voir des femmes occu­per des fonc­tions d’au­torité, il est ridicule que les chaînes de télévi­sion ne mon­trent pra­tique­ment plus un film polici­er ou une série dans lesquels l’in­specteur de police, l’ad­ju­dant de gen­darmerie ou le juge n’est pas une femme.
La par­ité devient d’ailleurs un sujet pri­or­i­taire. Lors du défilé mil­i­taire du 14-Juil­let, l’in­térêt des com­men­ta­teurs télévi­suels ne se porte plus sur les moyens et les capac­ités de l’ar­mée française, mais sur la fémin­i­sa­tion des troupes. Et les jour­nal­istes de compter les femmes dans les rangs, d’établir le pal­marès des unités les plus fémin­isées et de com­par­er les tenues des deux sex­es.

À l’é­cole, cette obses­sion indif­féren­cial­iste a pris une tour­nure plus préoc­cu­pante car, en l’oc­cur­rence, ce ne sont pas les dif­férences d’ap­parence que l’on cherche à gom­mer mais celles de l’in­tel­li­gence et des tal­ents. Depuis main­tenant plusieurs décen­nies, l’É­d­u­ca­tion nationale ne se préoc­cupe plus en effet de pouss­er chaque élève au max­i­mum de ses capac­ités, mais d’as­sur­er une par­faite égal­ité. Non pas une égal­ité des chances mais une égal­ité des résul­tats, quitte à favoris­er les moins doués au détri­ment des meilleurs, pour qu’au final cha­cun se retrou­ve au même niveau.

Cette volon­té uni­formisatrice, affir­mée avec con­stance et déter­mi­na­tion, a con­duit à la mise en place du col­lège unique. Elle a imposé la sup­pres­sion des classe­ments, des prix et sou­vent des notes chiffrées, quand ce n’est pas des notes tout court. Elle a mené à la créa­tion des ZEP, les zones d’é­d­u­ca­tion pri­or­i­taire, qui per­me­t­tent aux écoles dont le niveau est le plus bas d’obtenir des crédits sup­plé­men­taires. Elle a provo­qué des réformes péd­a­gogiques récur­rentes dont l’e­sprit est de réduire tou­jours plus le temps con­sacré à l’in­struc­tion, au prof­it d’ac­tiv­ités dites d’éveil. Elle a enfin sus­cité un relâche­ment des exi­gences en ter­mes d’ef­fort et de dis­ci­pline.

L’idée qui inspire cette entre­prise est d’ailleurs tou­jours la même : il s’ag­it, en étant moins exigeant sur le tra­vail fourni par les élèves, d’éviter que les moins bril­lants ne soient par trop pénal­isés et, en mul­ti­pli­ant les activ­ités non sco­laires, de leur offrir une chance de s’ex­primer dif­férem­ment et donc de briller autrement. Si tout cela ne pénal­i­sait pas les enfants les plus doués, si tout cela n’en­traî­nait pas une baisse générale du niveau, je ne m’in­quiéterais pas. Mal­heureuse­ment, ce n’est pas le cas et cette poli­tique sco­laire s’avère lourde de con­séquences.

Dans le domaine économique et social, il en va de même, car ce qui per­turbe grave­ment le monde sco­laire y pro­duit égale­ment des rav­ages. En effet, les adeptes de l’in­dif­féren­ci­a­tion n’ac­ceptent pas plus les dis­par­ités de revenus et de richess­es qu’ils ne sup­por­t­ent les dif­férences de sexe ou d’in­tel­li­gence. Il leur faut donc réduire aus­si ces iné­gal­ités et nor­malis­er la société avec plus d’ardeur encore qu’à l’é­cole, car, si l’on ne peut pas partager son intel­li­gence, on peut en revanche partager ses revenus.

La méth­ode con­siste à ponc­tion­ner et à redis­tribuer : d’un côté, il faut alour­dir les impôts et aug­menter les charges en prél­e­vant de la richesse là où on la crée et, de l’autre, il faut vers­er l’ar­gent à ceux qui n’en ont pas sous la forme d’une presta­tion ou d’une allo­ca­tion. Et, naturelle­ment, bien qu’on aille tou­jours plus loin dans cette voie de la redis­tri­b­u­tion autori­taire, on n’en fait jamais assez. Qu’à cela ne tienne, si le partage des revenus n’est pas suff­isant, on partagera aus­si les emplois ! Que ceux qui sont en activ­ité tra­vail­lent moins pour per­me­t­tre à ceux qui sont au chô­mage de tra­vailler un peu ! Ramenons donc la durée légale du tra­vail heb­do­madaire à trente-cinq heures et rationnons les emplois pour en don­ner à cha­cun ! Et si cela ne suf­fit tou­jours pas, il fau­dra aller encore plus loin, jusqu’à l’érad­i­ca­tion totale des dif­férences. Le prob­lème est que ce com­bat n’a évidem­ment pas de fin, car l’ob­jec­tif recule à mesure que l’on croit avancer. Et pour cause, nous sommes en pleine utopie !

Cette quête forcenée de l’u­ni­formi­sa­tion, parce qu’elle défie les lois de la nature et qu’elle nie les réal­ités du monde, n’ap­porte pas le bon­heur aux hommes et risque au con­traire de les plac­er dans des sit­u­a­tions cat­a­strophiques. Idéal sans fonde­ment, idée fausse et fausse­ment généreuse, l’in­dif­féren­cial­isme appa­raît bien pour ce qu’il est : une vue de l’e­sprit par­ti­c­ulière­ment per­ni­cieuse.

N’est-il pas, par exem­ple, totale­ment absurde de croire que la société sera plus belle et l’hu­man­ité plus har­monieuse lorsque l’on aura procédé à une mas­culin­i­sa­tion des femmes et à une fémin­i­sa­tion des hommes ? Vouloir aller con­tre la diver­sité de la nature peut men­er à de graves mécomptes. S’il faut en effet don­ner à la femme toute sa place et tous ses droits dans notre société, il est en revanche néfaste de rechercher une par­ité oblig­a­toire et absolue. Car une telle entre­prise con­duirait à nier la com­plé­men­tar­ité des sex­es et la spé­ci­ficité fémi­nine. Elle abouti­rait à refuser à la femme d’être ce qu’elle est et d’ac­com­plir ce à quoi elle aspire naturelle­ment. La vérité se trou­ve dans la lib­erté et non dans le niv­elle­ment, dans la com­plé­men­tar­ité et non dans l’aligne­ment.

N’est-il pas tout aus­si ridicule de vouloir sup­primer les dif­férences de tal­ent et de don ? On peut certes déplor­er que la nature en ait doté iné­gale­ment les indi­vidus, mais cette réal­ité s’im­pose à nous et se révèle au demeu­rant plus com­plexe qu’il n’y paraît. Car les apti­tudes sont si divers­es que nul ne peut pré­ten­dre être le meilleur dans tous les domaines et qu’il est donc impos­si­ble de class­er les êtres humains, chaque être restant unique et, à ce titre, incom­pa­ra­ble.

Aus­si est-il stu­pide de vouloir entraver l’af­fir­ma­tion des tal­ents et d’empêcher par exem­ple les élèves les plus bril­lants de don­ner le meilleur d’eux-mêmes. Il s’ag­it là d’une atti­tude à la fois injuste pour eux et néfaste pour la société car priv­er cer­tains enfants de la pos­si­bil­ité de cul­tiv­er leurs dons con­stitue une forme de muti­la­tion intel­lectuelle que l’é­cole pra­tique hélas trop sou­vent. Et je ne par­le pas seule­ment des « forts en thème » car la diver­sité des tal­ents est telle que c’est dans chaque domaine que les plus doués pour­raient s’é­panouir si des fil­ières plus dif­féren­ciées leur étaient offertes. En refu­sant les class­es de niveau, la sélec­tion et l’é­mu­la­tion, le monde sco­laire crée donc une for­mi­da­ble injus­tice à l’en­con­tre des meilleurs élèves.

Injus­tice certes, mais aus­si for­mi­da­ble gâchis pour la société. Cha­cun sait pour­tant que les per­for­mances de notre nation reposent sur la qual­ité de ses cadres. Si donc l’É­d­u­ca­tion nationale tire le niveau vers le bas, elle réduit délibéré­ment les capac­ités de la France à don­ner le meilleur d’elle-même et à rem­porter des suc­cès. Certes, le proces­sus de dégra­da­tion est lent mais, dans la durée, il devient inex­orable. Or, cela fait main­tenant des décen­nies que les sec­ta­teurs du niv­elle­ment sont à l’œu­vre à l’é­cole. Et beau­coup com­men­cent main­tenant à con­stater la faib­lesse de la for­ma­tion générale des étu­di­ants, que ce soit à l’u­ni­ver­sité ou dans les class­es pré­para­toires. Le pire d’ailleurs est que ce déclin de l’in­tel­li­gence ne prof­ite nulle­ment aux élèves les moins doués dont le niveau, lui aus­si, ne cesse de dimin­uer.

Mais ce qui est vrai à l’é­cole vaut aus­si pour l’é­conomie. Croire que le chô­mage ou la pau­vreté pour­ront être vain­cus par une sim­ple action uni­formisatrice de ponc­tion et de redis­tri­b­u­tion con­stitue une absur­dité aux con­séquences cat­a­strophiques. Car le partage ne vaut que s’il y a quelque chose à partager. La ques­tion pre­mière n’est donc pas celle de la répar­ti­tion des richess­es mais celle de leur créa­tion.

La pro­duc­tion d’un pays ne relève pas d’un mécan­isme sim­ple qui fourni­rait chaque année des béné­fices assurés. Elle est le fruit du tra­vail accom­pli, des risques assumés et des inno­va­tions réal­isées par ceux qui entre­pren­nent. Mais si ces derniers sont pénal­isés, ponc­tion­nés, si tout est fait pour les décourager, si tout est organ­isé de telle façon qu’ils n’aient plus le moin­dre intérêt à pro­duire plus, à s’in­ve­stir et à inve­stir davan­tage, la créa­tion de richess­es va stag­n­er ou ralen­tir. Ain­si, ceux qui veu­lent tout nivel­er parvi­en­nent au résul­tat inverse de ce qu’ils recherchent, c’est-à-dire à une diminu­tion, au moins rel­a­tive, de la masse finan­cière qu’ils veu­lent redis­tribuer.

Le phénomène devient d’une grande per­ver­sité et sus­cite une démo­bil­i­sa­tion générale au point que cer­tains chefs d’en­tre­prise, excédés, songent à jeter l’éponge. Comme me l’af­fir­mait le patron d’une PME d’élec­tron­ique du cen­tre de la France, « moi, j’ar­rête, je vends mon entre­prise au prix fort tant que c’est encore pos­si­ble et je gag­n­erai plus, sans aucun souci, en plaçant mes fonds ». Sans doute son asser­tion n’est-elle pas fondée mais, à force de vouloir ponc­tion­ner et redis­tribuer au nom d’une morale uni­formisatrice, on en vient à créer une sit­u­a­tion tout à fait immorale où le cap­i­tal­isme spécu­latif et financier paraît plus attrac­t­if que le cap­i­tal­isme indus­triel et créatif.

Une telle aber­ra­tion est égale­ment engen­drée par la poli­tique de réduc­tion du temps de tra­vail et de partage des emplois. Une poli­tique qui ne réduit nulle­ment le chô­mage car, dès lors qu’elle laisse les salaires inchangés, elle alour­dit mécanique­ment les charges pesant sur l’é­conomie nationale et par voie de con­séquence sur les entre­pris­es, con­tribuant ain­si à affaib­lir leur rentabil­ité. Il en résulte une réduc­tion du chiffre d’af­faires sinon un dépôt de bilan, et, dans tous les cas, une diminu­tion du nom­bre d’emplois.
L’idée selon laque­lle il faut met­tre l’ac­cent plutôt sur le partage que sur la créa­tion de richess­es, que la pri­or­ité doit être don­née à la réduc­tion des iné­gal­ités sur la pro­mo­tion du tra­vail, qu’il faut donc rationner, tax­er et redis­tribuer, plutôt qu’en­cour­ager, récom­penser et libér­er, est une idée fausse qui pénalise notre économie et dévoie notre sys­tème social.

Il ne s’ag­it cepen­dant pas d’ig­nor­er les dif­fi­cultés sociales que con­nais­sent beau­coup de nos com­pa­tri­otes. Les petits boulots, la pré­car­ité, les fins de mois dif­fi­ciles, la crainte d’une restruc­tura­tion ou d’une délo­cal­i­sa­tion pure et sim­ple, sont autant d’épreuves que les Français ne devraient plus avoir à affron­ter dans leur vie quo­ti­di­enne. Il ne s’ag­it pas davan­tage de mépris­er les dif­fi­cultés dans lesquelles se débat­tent beau­coup d’en­fants en échec sco­laire. Et il serait crim­inel de ne pas tout faire pour leur apporter le max­i­mum de savoir et de for­ma­tion. Il n’est pas non plus ques­tion d’ig­nor­er la légitime aspi­ra­tion des femmes à jouir d’une place à part entière au sein de notre société. Tous, à un titre ou à autre, méri­tent le sou­tien et la sol­i­dar­ité de la com­mu­nauté nationale. Et, de ce point de vue, le pou­voir poli­tique a évidem­ment un rôle essen­tiel à jouer.

Mais l’er­reur serait de croire que toutes ces exi­gences peu­vent être sat­is­faites par l’érad­i­ca­tion des dif­férences. Car cette quête de l’in­dif­féren­ci­a­tion, qui con­stitue l’un des axes de la pen­sée unique, va à l’en­con­tre des buts qu’elle affiche. Elle con­duit à creuser les fos­sés qu’elle pré­tend combler et à détru­ire là où elle voulait con­stru­ire. Au nom de la jus­tice, elle mul­ti­plie les injus­tices.

Il faut renon­cer à cette chimère. Et ne pas con­fon­dre équité et niv­elle­ment, jus­tice et indif­féren­ci­a­tion. Le bon­heur n’est pas dans le lit de Pro­custe.

1. Philippe Muray, Fes­tivus fes­tivus, Fayard, 2005.
2. Éric Zem­mour, Le Pre­mier Sexe, Denoël, 2006.

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