L’autre scénario. Chapitre 12 : Le temps des civilisations

22 juin 2020

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Elle est unique et exem­plaire. De toutes, elle a été la plus grande et la plus belle. Elle est riche d’un tré­sor d’art et de savoir sans pareil. Elle a qua­tre mille ans d’ex­is­tence, mais c’est elle qui incar­ne encore aujour­d’hui la moder­nité. Elle a rassem­blé des peu­ples, fusion­né des cul­tures, elle s’est imprégnée d’une grande reli­gion et a tra­ver­sé les siè­cles en se ren­forçant chaque fois davan­tage. Elle a per­mis à la pen­sée d’at­tein­dre son apogée et de ray­on­ner sur le monde. Elle a inven­té la sci­ence et apporté à l’hu­man­ité l’essen­tiel de ses con­nais­sances, par­fois pour le pire mais sou­vent pour le meilleur. Elle a con­nu le total­i­tarisme, mais c’est elle qui a inven­té la lib­erté et qui ne conçoit l’homme que maître de son des­tin. Elle a tou­jours voulu aller plus loin et n’a jamais fixé de lim­ite à ses ambi­tions et à sa curiosité. Elle a décou­vert le monde et l’a con­quis pour le soumet­tre mais aus­si pour l’ense­mencer. Elle a con­nu la démesure, mais elle cul­tive le goût de l’équili­bre et de l’har­monie. Elle s’est déchirée et retournée con­tre elle-même, mais jusqu’à ce jour elle a tou­jours su s’en­richir de ses diver­sités. Elle était sûre d’elle-même, mais aujour­d’hui elle doute et s’in­ter­roge.

Elle est la civil­i­sa­tion européenne, la civil­i­sa­tion dont nous, Français, avons hérité en partage avec les autres peu­ples du con­ti­nent. Une civil­i­sa­tion qui con­stitue notre pat­ri­moine com­mun et qui incar­ne peut-être à ce jour notre bien le plus pré­cieux. Car, jusqu’à la péri­ode actuelle, cette civil­i­sa­tion européenne et chré­ti­enne, qui représente pour nous un envi­ron­nement si naturel que nous ne sommes pas tou­jours con­scients de son exis­tence, for­mait en quelque sorte le paysage dans lequel s’in­scrivaient les nations, sans con­stituer par elle-même un quel­conque enjeu.

Aujour­d’hui, la sit­u­a­tion est en train de chang­er et notre civil­i­sa­tion pour­rait, dans un avenir proche, se trou­ver con­fron­tée à de graves men­aces et impliquée dans des antag­o­nismes qu’elle ne serait plus en mesure de tran­scen­der. Elle pour­rait bien, en effet, devenir un objet des affron­te­ments poli­tiques et géopoli­tiques du monde de demain. Aus­si suis-je con­va­in­cu que le des­tin de nos com­pa­tri­otes se trou­ve main­tenant directe­ment lié au devenir de notre civil­i­sa­tion. Une civil­i­sa­tion dont ils devront se réclamer et qu’il leur fau­dra défendre. Sa péren­nité, les formes de son expres­sion, l’e­space sur lequel elle peut ray­on­ner, la lat­i­tude dont elle dis­pose pour faire vivre ses valeurs, vont devenir autant de critères pour con­naître notre pro­pre des­tinée. Autre­fois, la nation con­sti­tu­ait le cadre exclusif à l’in­térieur duquel notre peu­ple pou­vait se pro­téger et agir. Dans un avenir proche, nous devrons compter aus­si avec la civil­i­sa­tion pour assur­er cette lib­erté.

Si nous obser­vons en effet l’his­toire européenne jusqu’à nos jours, nous con­sta­tons qu’elle se résume au jeu des peu­ples et des États avec des con­fig­u­ra­tions vari­ables selon les épo­ques et les lieux, cer­tains peu­ples étant dis­per­sés entre plusieurs États, d’autres regroupés sous un seul pour con­stituer un empire, d’autres encore for­mant une nation, c’est-à-dire un seul État pour un seul peu­ple. Mais, quelles que soient leurs com­bi­naisons, ces deux entités ont de tout temps été les acteurs et les sujets de l’his­toire, ce qui est logique puisque les peu­ples expri­ment et défend­ent leur iden­tité pen­dant que les États incar­nent et usent de la puis­sance, iden­tité et puis­sance con­sti­tu­ant les deux ingré­di­ents prin­ci­paux du poli­tique.

Pour­tant, il a tou­jours existé, au-dessus des peu­ples et des États, une troisième réal­ité, plus glob­ale, plus rassem­bleuse, plus impal­pa­ble : la civil­i­sa­tion. Con­sti­tuée de com­mu­nautés, certes dif­férentes et par­fois antag­o­nistes, elle réu­nit, au-delà des con­tin­gences poli­tiques, tous ceux qui parta­gent un même mode de vie, un même cor­pus de con­nais­sances et de croy­ances, un même sys­tème de valeurs, une même con­cep­tion de l’homme et de la vie, bref une même représen­ta­tion du monde. Tel est bien le cas des Européens qui ont tis­sé entre eux des rela­tions religieuses, cul­turelles, sci­en­tifiques et économiques intens­es, et qui, à ce titre, con­stituent une famille de peu­ples très proches les uns des autres.

Peu importe que la civil­i­sa­tion se trou­ve morcelée en entités poli­tiques et eth­niques dif­férentes, peu importe que celles-ci s’af­fron­tent ou s’u­nis­sent, s’en­tre-déchirent ou se livrent une com­péti­tion paci­fique, la com­mune civil­i­sa­tion à laque­lle elles appar­ti­en­nent per­dure et s’é­panouit, s’en­richissant même par­fois de leurs rival­ités et de leurs con­flits. Et il en est allé ain­si au fil des siè­cles. L’his­toire et la poli­tique se sont jouées entre les peu­ples et les États du con­ti­nent sans que la civil­i­sa­tion européenne en pâtisse.

Aujour­d’hui, notre con­ti­nent est en plein boule­verse­ment. Les nations européennes qui con­sti­tu­aient les acteurs priv­ilégiés de l’his­toire sont en crise. Une crise qui touche aux deux fonde­ments du poli­tique puisque, sous les coups de boutoir de la mon­di­al­i­sa­tion, leur iden­tité et leur puis­sance se trou­vent l’une et l’autre mis­es à mal.

Ain­si notre pays, comme les autres nations européennes, voit-il son iden­tité pro­fondé­ment men­acée par une immi­gra­tion mas­sive et incon­trôlée qui prend main­tenant une dimen­sion nou­velle et par­ti­c­ulière­ment inquié­tante avec la mon­tée de l’is­lami­sa­tion. À cela s’a­joute l’in­flu­ence gran­dis­sante d’une sous-cul­ture mon­di­al­iste orig­i­naire d’outre-Atlan­tique qui, par le truche­ment de la musique, du ciné­ma, de la télévi­sion, de la langue et des pro­duits de grande con­som­ma­tion, mod­i­fie en pro­fondeur notre style de vie et nous coupe pro­gres­sive­ment de nos racines et de notre cul­ture. Une perte d’i­den­tité qui va de pair avec un affaib­lisse­ment de la sou­veraineté. Car les nations d’Eu­rope, autre­fois maîtress­es de leur des­tin, voient leur lib­erté de manœu­vre régulière­ment entravée par d’in­nom­brables filets dont les mailles se resser­rent sous l’ac­tion inces­sante des organ­i­sa­tions mon­di­al­istes et européistes.

Désor­mais lim­ités dans leur indépen­dance et leur puis­sance, les États européens, ces­sant d’être des acteurs poli­tiques à part entière, quit­tent pro­gres­sive­ment la scène de l’his­toire. Mais l’his­toire, pour autant, n’in­ter­rompt pas son cours. Nous l’avons vu, la planète demeure, mal­gré la mon­di­al­i­sa­tion, un foy­er de com­péti­tion et d’an­tag­o­nismes qui peut se révéler lourd de dan­ger pour l’Eu­rope et sa civil­i­sa­tion. Car, si les pays du con­ti­nent voient leur sou­veraineté et leur force amoin­dries, il n’en va pas de même des autres nations du monde. Certes, beau­coup de petits États, qui étaient faibles et dépen­dants, le demeurent, mais d’autres, qui dis­posent de ressources humaines et économiques con­sid­érables, con­soli­dent leur puis­sance.

Il me paraît donc essen­tiel d’ob­serv­er la réal­ité avec lucid­ité : aujour­d’hui, les nations européennes se défont quand le reste du monde se ren­force. Le mon­di­al­isme ne nous pré­pare donc pas une planète idyllique de paix et d’u­nité, mais plutôt un monde dan­gereux et incer­tain où notre con­ti­nent et les pays qui le com­posent pour­raient con­naître de graves mécomptes et de douloureuses décep­tions.

Rien n’est joué pour autant, car, si la France et l’Eu­rope réagis­sent, elles peu­vent par­faite­ment faire face et con­jur­er ces men­aces. Mais il faut pour cela qu’elles acceptent de pren­dre en compte la nou­velle donne inter­na­tionale créée par la mon­di­al­i­sa­tion. Non pas celle que les idéo­logues nous décrivent, mais celle que les obser­va­teurs objec­tifs ne peu­vent pas ignor­er, à savoir la mon­tée en puis­sance du monde non européen.

Il est par­fois dif­fi­cile d’ac­cepter cette réal­ité à laque­lle nous ne sommes pas encore accou­tumés. Pour ma part, c’est, para­doxale­ment, lors d’un cock­tail organ­isé par une cham­bre de com­merce que j’y ai été bru­tale­ment con­fron­té. La récep­tion était très large­ment ouverte et toutes sortes de per­son­nes s’y côtoy­aient. On me présen­ta un gérant de société dont j’ig­no­rais tout. J’en­gageai la con­ver­sa­tion et l’in­téressé m’ex­pli­qua qu’il venait de ven­dre son affaire à des Chi­nois. Je pen­sai aus­sitôt, un peu par réflexe con­di­tion­né, qu’il avait cédé un restau­rant ou une tein­turerie à un Chi­nois. Bien que je sois resté dis­cret, mon inter­locu­teur com­prit ma méprise et m’ex­pli­qua, un peu frois­sé, que c’é­tait une entre­prise élec­tron­ique de deux cents employés qu’il venait de céder à un groupe instal­lé à Shang­hai et engagé dans une stratégie d’im­plan­ta­tion en Europe.

À l’év­i­dence, l’ex­pan­sion des pays non occi­den­taux est en train de chang­er la con­fig­u­ra­tion du monde. Car l’émer­gence de grands blocs de puis­sance amorce déjà la restruc­tura­tion du globe autour de quelques pôles majeurs et va demain cristallis­er de nou­velles rival­ités et de nou­veaux con­flits.

Déjà, on le voit, la Chine fait son entrée en force sur la scène mon­di­ale. Grâce à sa main-d’œu­vre indus­trieuse et à ses prix de revient dérisoires, elle cherche à acquérir une forme de mono­pole de la fab­ri­ca­tion des pro­duits man­u­fac­turés au point qu’on l’ap­pelle déjà l’u­sine du monde. Son poids économique com­mence d’ailleurs à créer des ten­sions sur le marché des matières pre­mières et de l’én­ergie. La Chine a‑t-elle besoin d’aci­er ? Aus­sitôt, c’est la raré­fac­tion des pro­duits et la flam­bée des prix ! Lui faut-il aug­menter ses appro­vi­sion­nements en or noir ? C’est un nou­veau choc pétroli­er et l’en­volée des cours du brut ! Et, même si la Chine n’est pas seule respon­s­able de ces nou­veaux dérè­gle­ments, cette sit­u­a­tion ira s’am­pli­fi­ant au cours des années à venir, si elle ne dégénère pas en con­flits ouverts pour le con­trôle des gise­ments de matières pre­mières et d’én­er­gies fos­siles.

Et ce qui est vrai pour la Chine l’est aus­si pour l’Inde. Ce grand pays n’est pas con­sti­tué, comme on nous le décrit trop sou­vent, d’une mul­ti­tude de mis­éreux. Certes, il con­naît encore beau­coup de pau­vreté, mais il pos­sède une immense classe moyenne très pro­duc­tive et des élites capa­bles d’en remon­tr­er dans bien des domaines aux Occi­den­taux. Cette apti­tude nou­velle au développe­ment et à la com­péti­tion pro­pre à la Chine et à l’Inde se retrou­ve égale­ment, dans une moin­dre mesure, sur le con­ti­nent sud-améri­cain et dans le monde islamique.

En réal­ité, la scène inter­na­tionale change de struc­ture. Elle n’est plus bipo­laire comme pen­dant la sec­onde moitié du vingtième siè­cle, lorsqu’elle était partagée entre l’Est et l’Ouest et dom­inée par deux com­posantes antag­o­nistes du monde occi­den­tal. La planète ne sera pas non plus unipo­laire comme cer­tains l’avaient imag­iné après la chute du mur de Berlin. Certes, la vic­toire des Améri­cains sur les Sovié­tiques leur donne aujour­d’hui encore une supré­matie indé­ni­able, mais, cha­cun l’a bien com­pris, cette sit­u­a­tion n’est que pro­vi­soire. Mal­gré toute leur puis­sance, les États-Unis se mon­trent en effet inca­pables de maîtris­er et encore moins de domin­er le monde. Les dif­fi­cultés qu’ils ren­con­trent à impos­er la pax amer­i­cana en Irak et en Afghanistan, deux pays somme toute mod­estes, en appor­tent la preuve patente.

La péri­ode qui s’ou­vre sera donc celle d’un monde organ­isé en plusieurs pôles, cha­cun d’en­tre eux cor­re­spon­dant peu ou prou à l’une des grandes civil­i­sa­tions de notre planète. Or, les con­flits, loin de dis­paraître, comme nous l’avons vu, vont chang­er de nature et pren­dre la forme d’an­tag­o­nismes entre grands blocs. Le monde mul­ti­po­laire débouche sur le choc des civil­i­sa­tions. Un choc qui n’est pas néces­saire­ment vio­lent mais qui s’ex­prime déjà par des rival­ités économiques, cul­turelles et poli­tiques.

Il ne faut cepen­dant pas car­i­ca­tur­er ce con­stat en le présen­tant comme un affron­te­ment entre l’is­lam et l’Oc­ci­dent ain­si que le font les Améri­cains qui, dans leur stratégie de préémi­nence mon­di­ale, cherchent un adver­saire facile à désign­er et à con­tenir pour exiger en retour la vas­sal­ité de leurs alliés. La réal­ité se révèle beau­coup plus com­plexe et les civil­i­sa­tions ne peu­vent pas se ranger en deux camps antag­o­nistes comme à l’époque de la guerre froide ou lors des deux con­flits mon­di­aux. L’hu­man­ité se trou­ve en effet sous l’in­flu­ence d’une dizaine de civil­i­sa­tions, plus ou moins cohérentes et struc­turées, mais dont l’ex­is­tence est indé­ni­able.

On peut ain­si par­ler de la civil­i­sa­tion chi­noise, de celle du Japon, mais aus­si, mal­gré sa diver­sité interne, de la civil­i­sa­tion indi­enne. Il y a égale­ment, bien que plus dif­fi­cile à délim­iter sur le plan géo­graphique, la civil­i­sa­tion musul­mane, que cer­tains réduisent à l’ensem­ble arabo-ira­no-turc. Il faut d’autre part citer deux entités aux car­ac­téris­tiques moins évi­dentes, mais implan­tées cha­cune sur un con­ti­nent à l’i­den­tité très mar­quée, l’Amérique latine et l’Afrique. Enfin, il reste l’Oc­ci­dent, com­posé d’une civil­i­sa­tion nord-améri­caine et d’une civil­i­sa­tion européenne, que cer­tains sub­di­visent encore en dis­tin­guant l’Eu­rope occi­den­tale de la Russie.

Ces civil­i­sa­tions, dont l’o­rig­ine remonte loin dans le temps, devi­en­nent en ce début du vingt et unième siè­cle de nou­veaux acteurs de l’his­toire et de la poli­tique. Si les siè­cles passés ont vu s’af­fron­ter les nations, les temps qui vien­nent ver­ront égale­ment se mesur­er les civil­i­sa­tions. Une muta­tion qui cor­re­spond certes à un change­ment d’échelle mais aus­si à une mod­i­fi­ca­tion de nature dont nous pou­vons pren­dre con­science sur notre sol, jusque dans notre vie quo­ti­di­enne. La civil­i­sa­tion ne s’im­pose pas seule­ment comme un nou­veau sujet de la scène inter­na­tionale en devenant pour les Européens un cer­cle d’i­den­ti­fi­ca­tion de plus en plus explicite, elle devient aus­si un enjeu de la poli­tique intérieure.

Les sen­ti­ments d’at­tache­ment ne se cristallisent plus sur la seule nation à laque­lle on appar­tient, ils se por­tent aus­si sur la civil­i­sa­tion dans laque­lle on se recon­naît. Comme me le fai­sait remar­quer un cadre d’une grande entre­prise spé­cial­isée dans le négoce inter­na­tion­al, « moi, main­tenant, face à un Améri­cain, un Japon­ais ou un Chi­nois, je me sens d’abord européen ! ».

Pour autant, l’i­den­ti­fi­ca­tion à un groupe ne se nour­rit pas seule­ment de tout ce que l’on partage avec ses mem­bres, elle résulte aus­si des men­aces qui pèsent sur son exis­tence. Durant le Haut Moyen Âge, c’é­taient les provinces, les duchés, les comtés qui représen­taient ain­si pour nos ancêtres les réal­ités d’en­racin­e­ment les plus tan­gi­bles. Parce que les affron­te­ments entre grands féo­daux les menaçaient directe­ment, le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à ces fiefs l’emportait alors sur celui que l’on pou­vait porter au roy­aume de France dont les con­tours étaient encore bien flous.

Plus tard, lorsque notre nation se trou­va à son tour en dan­ger en tant que telle, c’est pro­gres­sive­ment l’at­tache­ment à la France qui a pré­valu pour s’af­firmer sous la Révo­lu­tion et l’Em­pire et s’ex­ac­er­ber dans la pre­mière moitié du vingtième siè­cle, lorsque notre pays s’est trou­vé directe­ment men­acé par l’Alle­magne, son voisin immé­di­at. À l’époque, l’at­tache­ment allait sans con­teste à la nation qui con­sti­tu­ait la seule com­mu­nauté de rat­tache­ment et nul ne se préoc­cu­pait de la civil­i­sa­tion européenne.

Aujour­d’hui, cette réal­ité a pro­fondé­ment changé car la nation s’est affaib­lie. Conçue depuis l’o­rig­ine comme une com­mu­nauté d’en­racin­e­ment dotée d’une forte iden­tité, elle a subi les attaques idéologiques d’une gauche dom­i­nante qui, au fil des décen­nies écoulées, s’est effor­cée de la réduire à sa seule dimen­sion admin­is­tra­tive, celle d’un ter­ri­toire doté d’un État de droit. Cette con­cep­tion juridique et dés­in­car­née de la nation s’est pro­gres­sive­ment imposée dans les sphères poli­tique­ment cor­rectes car elle la rend com­pat­i­ble avec la mon­tée d’une immi­gra­tion qui, à l’év­i­dence, ne s’as­sim­i­le pas.

Dès lors, peu importe que la pres­sion migra­toire mette en péril notre peu­ple et son iden­tité, pour les ten­ants du poli­tique­ment cor­rect, notre nation ne court aucun dan­ger puisque l’É­tat de droit et la délim­i­ta­tion du ter­ri­toire ne se trou­vent nulle­ment mis en cause. Même si, demain, des islamistes de nation­al­ité française accé­daient au pou­voir, la France, telle que la pen­sée unique la définit, ne cesserait pas pour autant d’ex­is­ter comme ter­ri­toire et comme entité juridique. En revanche, dans la réal­ité notre civil­i­sa­tion serait com­pro­mise à tra­vers ses valeurs et ses principes. Con­traire­ment à ce qui a pré­valu pen­dant des siè­cles, elle est donc aujour­d’hui grave­ment men­acée au même titre que la nation. Elle l’est à l’échelle de la planète, de par les nou­veaux rap­ports de force du monde mul­ti­po­laire. Mais elle l’est aus­si sur notre sol en rai­son de la cohab­i­ta­tion de com­mu­nautés antag­o­nistes. Le choc des civil­i­sa­tions se pro­file sur la scène inter­na­tionale mais aus­si au sein même de notre société.

Chaque Français n’en a‑t-il pas fait l’ex­péri­ence per­son­nelle en par­courant cer­tains quartiers des grandes villes ? Qui, dans ces lieux bigar­rés, n’a pas éprou­vé le sen­ti­ment désagréable de ne plus savoir où il se trou­ve ? Les bâti­ments, les arrêts d’au­to­bus, les voitures et la végé­ta­tion nous rap­pel­lent la France, mais pour le reste, les com­merces, les enseignes, l’ha­bille­ment des hommes et des femmes, le com­porte­ment de la foule, tout nous ren­voie en Afrique, à des mil­liers de kilo­mètres de chez nous. Ou, plutôt, tout se passe comme si une autre civil­i­sa­tion grig­no­tait pro­gres­sive­ment la nôtre, rue par rue, mai­son par mai­son.

Le choc des civil­i­sa­tions n’est cepen­dant pas un spec­ta­cle pure­ment pit­toresque, il con­duit aus­si à des affron­te­ments plus ou moins vio­lents. Dans toutes les cités où habitent des pop­u­la­tions venues d’ailleurs, ce ne sont pas les oppo­si­tions nationales qui créent les dif­fi­cultés. À l’év­i­dence, les ten­sions vien­nent des dis­par­ités dans les modes de vie, les cul­tures et les reli­gions. Bref, ce sont les dif­férences de civil­i­sa­tion et non de nation­al­ité qui sont sources d’an­tag­o­nismes et de con­flits.

C’est pourquoi la civil­i­sa­tion se situe aujour­d’hui au cœur des grands enjeux du siè­cle qui s’ou­vre. Tout comme la nation autre­fois, elle est à la source de notre iden­tité et se trou­ve en butte à des men­aces et des agres­sions. Mais, comme la nation, elle peut nous offrir les moyens d’as­sur­er notre avenir. Si elle doit être défendue à l’in­térieur de notre société comme sur la scène inter­na­tionale, elle peut aus­si nous ren­dre la puis­sance, sans laque­lle rien n’est pos­si­ble.

Pour cela il faut que la France et l’Eu­rope s’adaptent à cette nou­velle donne poli­tique et géopoli­tique. Car le choc des civil­i­sa­tions représente pour les Européens un défi d’au­tant plus dif­fi­cile à relever qu’ils sont aujour­d’hui les plus exposés et les plus désar­més. Les autres civil­i­sa­tions, en tout cas les prin­ci­pales, ne sont pas hand­i­capées par des phénomènes migra­toires et ne subis­sent donc pas de con­cur­rence sur leur pro­pre sol. Par ailleurs, elles sont déjà érigées en États et dis­posent donc de la puis­sance poli­tique. Tel est le cas de la Chine, mais aus­si de l’Inde, du Japon et bien sûr des États-Unis d’Amérique. Ce n’est pas vrai pour la civil­i­sa­tion islamique qui se trou­ve éclatée en une myr­i­ade de nations, d’É­tats ou de com­mu­nautés. Mais cet éparpille­ment n’est sans doute pas une faib­lesse pour le monde musul­man qui con­naît par ailleurs une très forte sol­i­dar­ité religieuse de par la nature même de l’is­lam pour qui l’oum­ma, la com­mu­nauté des croy­ants, prime large­ment sur les autres réal­ités poli­tiques.

L’Eu­rope con­naît donc, une fois de plus, une sit­u­a­tion orig­i­nale. La diver­sité de ses États et de ses nations, qui lui a don­né dans le passé sa force et sa richesse, fait d’elle aujour­d’hui la seule des grandes civil­i­sa­tions à ne pas avoir d’ex­pres­sion poli­tique véri­ta­ble. Il y a bien l’U­nion européenne, mais celle-ci ne répond nulle­ment aux exi­gences de la sit­u­a­tion puisqu’elle ignore le choc des civil­i­sa­tions et méprise les deux impérat­ifs qui devraient être les siens, c’est-à-dire l’i­den­tité et la puis­sance.

Pour pren­dre en compte cette réal­ité nou­velle pro­pre au vingt et unième siè­cle, il faut faire entr­er notre civil­i­sa­tion dans le champ poli­tique. Certes, la nation représente un extra­or­di­naire héritage qui doit être val­orisé et ren­for­cé, mais notre civil­i­sa­tion européenne et chré­ti­enne doit, de son côté, se dot­er de la puis­sance dont elle a besoin pour défendre notre iden­tité et assur­er notre avenir.

Le temps des civil­i­sa­tions est venu, la nôtre doit se relever.

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