L’autre scénario. Chapitre 11 : Du pouvoir pour le pouvoir

22 juin 2020

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Ils ont mar­qué leur temps et con­nu la gloire. Leur renom­mée est par­v­enue jusqu’à nous et leurs actions appar­ti­en­nent à notre his­toire. Ils ont subi des épreuves mais rem­porté aus­si de grands suc­cès. Cer­tains ont été tyran­niques, d’autres seule­ment autori­taires, mais tous incar­naient une sou­veraineté. Beau­coup étaient rusés, la plu­part ont ignoré les règles de la morale indi­vidu­elle, mais tous agis­saient au nom d’une cause supérieure. Ils n’ont pas tou­jours fait le bon­heur des leurs, mais ils leur ont don­né un des­tin. Ils avaient leurs faib­less­es mais ils avaient du pou­voir. Ils ont util­isé la force, mais ils ont réal­isé des œuvres accom­plies.

Ce sont les grands hommes d’É­tat, ceux qui ont écrit l’his­toire de notre con­ti­nent. César, Charle­magne, Riche­lieu, Louis XIV, Frédéric II, Napoléon, Bis­mar­ck, Garibal­di, tous ont exprimé, cha­cun à leur façon, les ver­tus du poli­tique. Ils ont incar­né la sou­veraineté de leur peu­ple et exer­cé un immense pou­voir. Tous ont man­i­festé un grand orgueil pour ce qu’ils représen­taient et conçu les plus hautes ambi­tions pour les entre­pris­es qu’ils menaient. Cha­cun d’en­tre eux était por­teur d’un pro­jet et d’une vision. Con­scients des rap­ports de force, ils savaient les faire évoluer et les exploiter à leur prof­it. Ils savaient aus­si ren­forcer leur puis­sance et ne craig­naient pas d’af­fron­ter leurs enne­mis.

Sans doute ont-ils poussé à l’ex­cès toutes les prérog­a­tives du poli­tique qui étaient les leurs. Sans doute celles-ci nous parais­sent-elles aujour­d’hui exclu­sive­ment oppres­sives et guer­rières. Mais, s’il faut les tem­pér­er et les paci­fi­er, il est en revanche dra­ma­tique de les aban­don­ner pure­ment et sim­ple­ment comme le font actuelle­ment les hommes publics dans notre pays. Car, nous l’avons vu, si le poli­tique dépérit, la paralysie gagne, les maux se mul­ti­plient, le peu­ple souf­fre et la nation s’af­faib­lit. Si les ver­tus pro­pres aux hommes d’É­tat sont oubliées ou mécon­nues, plus rien ne peut être accom­pli, car le gou­verne­ment se trou­ve réduit à l’im­puis­sance.

La ques­tion du pou­voir est cen­trale et représente le prin­ci­pal enjeu des années qui vien­nent. Pour faire de notre nation la pre­mière puis­sance en Europe, pour assur­er le renou­veau de notre économie et recon­stru­ire la cohé­sion nationale, il faut en effet dis­pos­er de la capac­ité à agir. Pareille entre­prise de redresse­ment néces­site des change­ments con­sid­érables et l’on est en droit de se deman­der si, en l’é­tat actuel, nous sommes encore capa­bles de procéder aux trans­for­ma­tions de fond sans lesquelles notre pays ne pour­rait attein­dre ces objec­tifs. D’ailleurs, nom­bre de per­son­nes, à qui j’ex­pose mes con­vic­tions et mes pro­jets, me font part de leurs doutes à cet égard : « Tout cela est très bien, mais com­ment pou­vez-vous croire qu’on puisse réalis­er de tels change­ments dans notre pays ? C’est impos­si­ble ! Et, d’ailleurs, per­son­ne n’y est jamais par­venu. » Il est vrai que, depuis les années qua­tre-vingt, aucune réforme d’en­ver­gure n’a été accom­plie. À droite en par­ti­c­uli­er, le pou­voir a tou­jours reculé devant les oppo­si­tions soulevées par ses pro­jets.

Toute idée de change­ment paraît donc aujour­d’hui vouée à l’échec. Dans l’É­d­u­ca­tion nationale, dans la jus­tice, dans les médias ou les entre­pris­es publiques, rien d’im­por­tant ne sem­ble pou­voir être réfor­mé. Aucune mesure sig­ni­fica­tive ne peut être adop­tée dès lors qu’il s’ag­it du droit du tra­vail, de la fis­cal­ité, du droit de grève dans les ser­vices publics ou de l’é­cole privée. Quant aux ques­tions liées à l’im­mi­gra­tion, aux clan­des­tins, aux expul­sions ou au syn­di­cal­isme, elles sont taboues. Et il en va presque de même pour tout ce qui touche à la sécu­rité, à la fonc­tion publique, à la sécu­rité sociale, aux régimes spé­ci­aux de retraite, aux fonds de pen­sion ou aux con­di­tions de l’in­dem­ni­sa­tion du chô­mage.

Chaque fois qu’un gou­verne­ment veut touch­er à l’un ou à l’autre de ces sujets, il soulève un tol­lé. Même si la mesure est mineure, même si le min­istre con­cerné a préal­able­ment écouté et dis­cuté, il ren­con­tre de l’ob­struc­tion. Tous les con­tre-pou­voirs entrent alors dans la danse : les syn­di­cats bien sûr, mais aus­si les autorités morales, sans par­ler des médias qui vont jeter de l’huile sur le feu et des juges qui, quand ils le peu­vent, vont s’employer à con­tr­er le gou­verne­ment. Des man­i­fes­ta­tions et des actions médi­a­tiques sont organ­isées, des grèves déclenchées, de préférence quand elles peu­vent paral­yser un ser­vice pub­lic. Et, pour faire bonne mesure, des opéra­tions plus ou moins vio­lentes d’oc­cu­pa­tion ou de sab­o­tage sont égale­ment lancées.

Tous les gou­verne­ments ont été con­fron­tés à de telles sit­u­a­tions et surtout ceux de droite, comme on l’a vu en décem­bre 1995 lorsque Jup­pé a dû capit­uler sur la ques­tion des régimes spé­ci­aux de retraite et, plus récem­ment, en avril 2006 quand Chirac, Villepin et Sarkozy ont retiré le CPE qu’ils avaient pour­tant fait vot­er.

Pour éviter ces rec­u­lades et tous ces désor­dres, les dirigeants cherchent à con­tourn­er l’ob­sta­cle en avançant pas à pas de façon mesurée et pru­dente, en mul­ti­pli­ant con­sul­ta­tions et négo­ci­a­tions. Mais, en général, rien n’y fait et, plus le temps passe, plus les poli­tiques abais­sent la barre de leurs ambi­tions. L’un de mes amis, mem­bre d’un cab­i­net min­istériel et fidèle sou­tien de l’UMP, m’ex­pli­quait, pass­able­ment irrité, com­ment le pro­jet qu’il pilotait avait été pro­gres­sive­ment dépecé lors du tra­vail de pré­pa­ra­tion au sein de son min­istère : « C’est incroy­able, on n’a pas encore com­mencé les négo­ci­a­tions avec les parte­naires soci­aux, mais on a déjà pris en compte toutes leurs exi­gences ! Et le pire, ajoutait-il, c’est qu’ils en auront encore de nou­velles quand on les ren­con­tr­era ! »

Dans de pareilles con­di­tions, les seules réformes qui ne soient pas pure­ment et sim­ple­ment tuées dans l’œuf par l’au­to-cen­sure gou­verne­men­tale ou blo­quées par le tol­lé des oppo­si­tions publiques ne sont que des mesurettes sans portée que les lob­bies finis­sent par con­sen­tir au pou­voir poli­tique pour ne pas paral­yser com­plète­ment le sys­tème.

Pour­tant, c’est bien d’un blocage poli­tique qu’il s’ag­it. Une sit­u­a­tion désor­mais si ancrée dans la réal­ité sociale qu’on en vient à la théoris­er. Notre société est-elle encore réformable ? s’in­ter­ro­gent docte­ment les obser­va­teurs. Et beau­coup de con­clure que notre pays se trou­ve en effet figé et sclérosé et que, pour le déblo­quer, il faut rechercher de nou­veaux moyens, inven­ter de nou­velles tech­niques de gou­verne­ment, écouter davan­tage les Français, rap­procher les déci­sions des citoyens et dévelop­per la démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive.

Il y aurait, certes, beau­coup à gag­n­er à mieux respecter la démoc­ra­tie et à pren­dre plus en compte les aspi­ra­tions de nos com­pa­tri­otes. Mais, pour ce qui est de l’ac­tion gou­verne­men­tale, je crois fon­da­men­tale­ment que le prob­lème se situe ailleurs. Ce n’est pas la société qui est blo­quée, c’est la classe poli­tique qui est impuis­sante. Nous l’avons vu, elle a per­du tout pou­voir véri­ta­ble : com­ment dès lors s’é­ton­ner qu’elle ne soit plus capa­ble de réformer quoi que ce soit ?

Il est donc essen­tiel que notre pays renoue avec la puis­sance poli­tique. Le moment est venu de se remé­mor­er les enseigne­ments des hommes d’É­tat qui ont forgé notre nation et de com­pren­dre que les dirigeants de notre pays doivent retrou­ver la pléni­tude de leurs prérog­a­tives poli­tiques. Les gou­ver­nants doivent pou­voir entre­pren­dre les réformes néces­saires sans être immé­di­ate­ment con­fron­tés à des grèves dans les ser­vices publics et à des man­i­fes­ta­tions plus ou moins vio­lentes dans les rues. Le gou­verne­ment et l’É­tat doivent retrou­ver leur préémi­nence et être en mesure de con­tr­er ces débor­de­ments illégitimes pour faire pré­val­oir l’in­térêt général et la volon­té du peu­ple.

Dans cet esprit, je suis favor­able au retour d’un État fort car ceux qui mili­tent pour une puis­sance publique affaib­lie en croy­ant ain­si faire reculer la bureau­cratie se trompent lour­de­ment. Aujour­d’hui, nous subis­sons, il est vrai, un État ten­tac­u­laire, présent partout, appuyé sur une fonc­tion publique pléthorique qui freine et hand­i­cape les ini­tia­tives privées. Mais cet État-là n’a rien de fort, car il se révèle inca­pable d’en­gager les réformes dont notre pays a besoin, et, plus grave encore, il ne parvient à pro­téger les citoyens ni de l’in­sécu­rité ni des effets dévas­ta­teurs du mon­di­al­isme.

Il faut donc ren­vers­er l’or­dre des choses et alléger l’É­tat pour le ren­forcer. Qu’il cesse de vouloir tout régen­ter du berceau à la tombe, mais que, sur toutes les ques­tions liées à ses prérog­a­tives sou­veraines, il s’af­firme avec force et autorité pour pro­téger les Français et faire pré­val­oir les intérêts de la France !

Le gou­verne­ment doit pou­voir à nou­veau con­duire des réformes d’en­ver­gure et faire appli­quer les lois votées par la majorité. Il ne doit plus tolér­er les obstruc­tions aux déci­sions légales qu’il prend mais aller, si cela est néces­saire, à l’épreuve de force avec ceux qui les organ­isent.

Évidem­ment, une pareille déter­mi­na­tion n’a de sens que si l’en­jeu en vaut la peine. Si les gou­verne­ments se trou­vent régulière­ment con­traints de reculer, c’est parce qu’ils ne présen­tent que de petites mesures qui ne peu­vent suf­fire pour résoudre les prob­lèmes graves aux­quels ils sont cen­sés s’at­ta­quer. Dès lors, les Français, fort peu enclins à subir le moin­dre désagré­ment pour un pro­jet qui n’ap­porterait aucune amélio­ra­tion sig­ni­fica­tive, ne le sou­ti­en­nent pas. Quant au gou­verne­ment, con­scient que la réforme est trop mineure pour jus­ti­fi­er les trou­bles qui résul­teraient d’un affron­te­ment durable avec les opposants, il préfère reculer et céder. Pour impos­er un pro­jet, il faut donc qu’il soit de grande ampleur et que cha­cun sente bien qu’il est por­teur de solu­tions réelles et durables. Dans ce cas, l’épreuve de force devient légitime et les oppo­si­tions peu­vent être sur­mon­tées.

L’af­faire du CPE, en avril 2006, illus­tre par­faite­ment mon pro­pos. Ce con­trat pre­mière embauche était une mesure mineure. Même si elle allait dans le bon sens, cha­cun sait bien qu’elle n’au­rait pas amélioré de façon déter­mi­nante la sit­u­a­tion de l’emploi. Elle a néan­moins sus­cité une oppo­si­tion mas­sive et le gou­verne­ment s’est trou­vé piégé par sa timid­ité. Ne pas céder, c’é­tait en effet accepter un grave désor­dre pour une loi qui n’en valait pas la peine. Si, en revanche, le pou­voir s’é­tait attelé, comme ce serait néces­saire, à une refonte com­plète du code du tra­vail, il n’au­rait pas ren­con­tré une plus forte oppo­si­tion mais il aurait pu engager l’épreuve de force avec suc­cès et faire ain­si pré­val­oir la sou­veraineté du peu­ple tout en réal­isant une grande réforme utile à la nation.

Telle est, selon moi, la méth­ode à adopter, à con­di­tion toute­fois d’a­vancer avec assur­ance et de con­tr­er ceux qui s’op­posent à l’in­térêt général. J’ai tou­jours été choqué de con­stater que beau­coup de réformes pour­tant béné­fiques au plus grand nom­bre se trou­vent blo­quées par des syn­di­cats très minori­taires qui jouis­sent par ailleurs de priv­ilèges exor­bi­tants. Pourquoi, si con­fronta­tion il y a, si par exem­ple les ser­vices publics sont paralysés, le gou­verne­ment ne met­trait-il pas en cause tous ces avan­tages indus : le mono­pole syn­di­cal pour les élec­tions pro­fes­sion­nelles, les mil­lions d’eu­ros ver­sés au comité d’en­tre­prise d’EDF et gérés de façon dou­teuse par la CGT, les innom­brables fonc­tion­naires mis gra­cieuse­ment à la dis­po­si­tion de cer­tains syn­di­cats, les sub­ven­tions qui leur sont accordées ? Le pou­voir n’est pas dému­ni face à ceux qui veu­lent blo­quer son action, pourquoi alors n’u­tilise-t-il pas les moyens que lui con­fèrent ses prérog­a­tives ?

Comme me le dis­ait, fatal­iste, un élu de l’UMP, « on a peur de recevoir des claques, mais, quand ceux qui nous les don­nent ten­dent la joue, on a peur de leur en don­ner ! À vrai dire, on a peur de tout ». Et en effet, pourquoi tant de timid­ité dans les mesures pris­es ? Lorsque le min­istre de l’In­térieur expulse un imam, c’est le tol­lé. Mais si, chaque semaine comme ce serait néces­saire, des islamistes rad­i­caux et des étrangers fau­teurs de trou­bles étaient expul­sés par dizaines, les protes­tataires se lasseraient, les opposants se trou­veraient débor­dés et la mesure se banalis­erait.

Dans chaque cas, des solu­tions exis­tent pour impos­er la volon­té pop­u­laire, faire respecter la loi et défendre l’in­térêt général. Il est donc pos­si­ble de réformer notre pays. À con­di­tion cepen­dant que les insti­tu­tions chargées de la direc­tion poli­tique de la nation recou­vrent leur puis­sance et ne se trou­vent plus sub­or­don­nées, comme on l’a vu, à d’autres autorités. Il est temps à cet égard de rééquili­br­er les pou­voirs et de remet­tre à leur place les médias comme la jus­tice. L’af­faire ne se révèle cepen­dant pas sim­ple car il n’est évidem­ment pas ques­tion de met­tre en cause ni la lib­erté de la presse ni l’indépen­dance de la mag­i­s­tra­ture.

Je ne crois pas, pour autant, qu’on puisse faire l’é­conomie d’un débat appro­fon­di sur le fonc­tion­nement des médias. Est-il sain par exem­ple que le proces­sus de con­cen­tra­tion des entre­pris­es de presse ne laisse sub­sis­ter dans la plu­part des régions français­es qu’un seul jour­nal local ? Si de sur­croît cet organe est por­teur d’une tra­di­tion poli­tique — chré­ti­enne-démoc­rate pour Ouest-France, social­iste pour la Provence —, com­ment con­cili­er cet engage­ment avec ce mono­pole ? N’est-ce pas alors la plu­ral­ité des opin­ions et leur lib­erté d’ex­pres­sion qui se trou­vent mis­es en cause ?

Est-on cer­tain par ailleurs que la lib­erté de la presse telle qu’elle est pra­tiquée aujour­d’hui dans notre pays recou­vre bien la notion essen­tielle à laque­lle cha­cun est attaché ? Car, au-delà de cette for­mule, de quelle lib­erté par­le-t-on ? Celle de ne pas voir un pou­voir total­i­taire cen­sur­er les jour­naux et con­trôler les chaînes de radio et de télévi­sion ? Bien sûr ! Mais, lorsque l’on vit, comme c’est le cas en France, sous un gou­verne­ment qui n’ex­erce aucun con­trôle, de quoi est-il ques­tion ?

S’ag­it-il de la lib­erté du pro­prié­taire de l’or­gane de presse ou de la chaîne télévisée ? Dans ce cas, est-il légitime que l’ar­gent suff­ise pour faire pré­val­oir ses opin­ions auprès de mil­lions de gens ? Et la lib­erté de la presse est-elle alors un sim­ple priv­ilège réservé à ceux qui peu­vent se l’of­frir ? S’ag­it-il de la lib­erté des jour­nal­istes ou de celle de leur directeur de faire pass­er dans l’opinion les idées qui sont les leurs ? Mais les uns comme l’autre ne sont au fond que des salariés et d’où tir­eraient-ils la légitim­ité qui donne un tel pou­voir ? À moins que la déon­tolo­gie qu’ils sont cen­sés observ­er ne con­fère à leur pro­fes­sion un statut par­ti­c­uli­er, comme une sorte de mag­istère com­pa­ra­ble à celui des juges ou des médecins. Mais alors, où est le con­seil de l’or­dre et com­ment sont pris­es les garanties morales et déon­tologiques pour sélec­tion­ner les jour­nal­istes ?

Je n’ai pas la pré­ten­tion d’ap­porter des répons­es à ces dif­fi­ciles ques­tions, mais il me sem­ble que le prob­lème serait déjà en grande par­tie résolu si un plus grand plu­ral­isme des organes médi­a­tiques était observé. Or, les tech­niques de trans­mis­sion, câble, satel­lite ou Inter­net, ren­dent aujour­d’hui pos­si­ble une diver­sité de plus en plus grande. Encore faut-il que ce plu­ral­isme com­mer­cial cor­re­sponde à un plu­ral­isme poli­tique. Au-delà de toute con­sid­éra­tion théorique sur les droits et devoirs des médias, il est désor­mais un impératif qui me paraît s’im­pos­er, aus­si bien pour l’é­panouisse­ment de la lib­erté que pour celle de l’in­tel­li­gence : il faut met­tre fin à la dic­tature de la pen­sée unique.

S’agis­sant de la jus­tice, l’idée est de la recen­tr­er sur ses mis­sions essen­tielles, c’est-à-dire la répres­sion des crimes et des dél­its et l’ar­bi­trage entre les plaideurs. Les mag­is­trats ne sont pas en charge de la poli­tique pénale et une sépa­ra­tion plus nette doit être établie entre ceux qui jugent et ceux qui pour­suiv­ent. Les pre­miers doivent jouir d’une indépen­dance totale, les sec­onds sont à plac­er de nou­veau sous l’au­torité de la chan­cel­lerie. Tous cepen­dant doivent devenir respon­s­ables de leurs actes : s’ils com­met­tent une erreur cau­sant de graves préju­dices à des inno­cents, ils doivent être sanc­tion­nés.

Pour le reste, il appar­tient à l’au­torité poli­tique de recon­quérir les prérog­a­tives qu’elle a aban­don­nées au pou­voir judi­ci­aire en faisant vot­er des lois qui empêchent les mag­is­trats de paral­yser l’ac­tion gou­verne­men­tale. Aujour­d’hui, par exem­ple, l’ex­pul­sion des immi­grés clan­des­tins, dont tout le monde recon­naît la néces­sité, est forte­ment freinée par la jus­tice qui décide elle-même de chaque cas, avec une lenteur et un for­mal­isme paralysants, comme si les mag­is­trats pre­naient plus de plaisir à sanc­tion­ner la faute de procé­dure d’un polici­er que la présence illé­gale d’un immi­gré.
Il con­vient donc de met­tre un terme à ces erre­ments et de revenir à la pra­tique qui pré­valait il y a vingt ans, en con­fi­ant aux préfets la respon­s­abil­ité de décider des expul­sions à par­tir d’un sim­ple con­stat, facile à établir, de l’il­lé­gal­ité du séjour. Comme toute mesure admin­is­tra­tive, les arrêtés d’ex­pul­sion pour­ront certes faire l’ob­jet d’un recours, mais, pour éviter les abus, ils ne seront pas sus­pen­sifs et devront être dili­gen­tés depuis le pays d’o­rig­ine. En mod­i­fi­ant ain­si la procé­dure, le pou­voir poli­tique pour­ra de nou­veau agir et, en mul­ti­pli­ant les dis­po­si­tions de ce type, retrou­ver la pléni­tude de ses prérog­a­tives.

S’il n’est évidem­ment pas ques­tion d’af­faib­lir la jus­tice ou les médias, qui doivent occu­per toute leur place, il est cepen­dant essen­tiel que le pou­voir poli­tique recou­vre son indépen­dance par rap­port aux juges et aux jour­nal­istes et se trou­ve placé non plus sous leur con­trôle mais sous la seule tutelle du peu­ple. Il s’ag­it au fond d’as­sur­er, ni plus ni moins, le renou­veau de la démoc­ra­tie en réac­tu­al­isant le principe pri­mor­dial de la sépa­ra­tion des pou­voirs cher à Mon­tesquieu.

Il faut aus­si que nos gou­ver­nants renouent avec les principes fon­da­men­taux du poli­tique et qu’ils soient à nou­veau capa­bles de dis­tinguer leurs adver­saires de leurs sou­tiens et de les traiter dif­férem­ment les uns des autres.

Aujour­d’hui, la classe poli­tique paraît ignor­er totale­ment cette dis­tinc­tion pour­tant cap­i­tale entre les amis et les enne­mis. La France n’au­rait, selon elle, aucun adver­saire. Ain­si des ter­ror­istes peu­vent-ils enlever une jour­nal­iste française en Irak, l’af­faire sem­ble n’avoir à ses yeux aucune dimen­sion poli­tique. L’en­lève­ment est présen­té dans les médias comme une sorte de cat­a­stro­phe naturelle, un peu comme si notre com­pa­tri­ote était restée pris­on­nière sous les décom­bres d’un immeu­ble frap­pé par un trem­ble­ment de terre. Ses ravis­seurs demeurent anonymes, per­son­ne ne les désigne ni ne les con­damne, quant aux repré­sailles, il n’en est nulle­ment ques­tion. Tout se passe comme si les ter­ror­istes n’é­taient pas islamistes, comme s’ils n’é­taient pas nos enne­mis.

S’agis­sant des mesures à pren­dre pour se pré­mu­nir con­tre d’éventuels atten­tats, je suis frap­pé de con­stater, là encore, qu’elles sont présen­tées comme si nous nous trou­vions face à un fléau abstrait sans dimen­sion poli­tique ni respon­s­abil­ité humaine. Il faut lut­ter con­tre le ter­ror­isme comme il faut com­bat­tre les incendies de forêt. Mais rien n’est engagé pour men­er la guerre con­tre les ter­ror­istes islamiques, pour les abat­tre, détru­ire leurs bases, les couper de leurs appuis sur notre sol et les dis­créditer dans l’opin­ion.

Pareille timid­ité s’ex­plique peut-être par la présence en France d’une énorme com­mu­nauté islamique. Mais, si tel est le cas, cela sig­ni­fie que notre nation, sur ce plan comme sur tant d’autres, n’est plus réelle­ment sou­veraine. La sou­veraineté ne se réduit pas en effet à une notion juridique : un pays peut dis­pos­er de tous les attrib­uts formels de l’indépen­dance poli­tique et se trou­ver en sit­u­a­tion de sub­or­di­na­tion face à des forces qui le dépassent en puis­sance. Il en était par exem­ple ain­si des Républiques pop­u­laires d’Eu­rope de l’Est lorsque l’am­bas­sadeur sovié­tique venait dicter sa con­duite au gou­verne­ment local.

Les notions de sou­veraineté et de pou­voir sont donc directe­ment liées. La sou­veraineté, qui est aux peu­ples ce que la lib­erté est aux per­son­nes, reste en effet pure­ment virtuelle sans le pou­voir d’a­gir, c’est-à-dire sans la puis­sance. C’est pourquoi les seules com­mu­nautés à pos­séder une réelle sou­veraineté sont celles qui peu­vent mobilis­er un min­i­mum de force. En ce sens, la France, la France con­crète que nous con­nais­sons aujour­d’hui, con­sti­tuée en nation et organ­isée en république, demeure, mal­gré toutes ses faib­less­es, un point d’ap­pui essen­tiel pour agir et peser dans le monde. Vouloir aujour­d’hui la faire dis­paraître au prof­it par exem­ple de com­mu­nautés régionales serait sui­cidaire, car, à ce niveau, aucun levi­er, aucun moyen d’en­ver­gure n’ex­iste pour don­ner une réal­ité à quelque sou­veraineté que ce soit. Et, pas plus dans l’avenir qu’au­jour­d’hui, on ne voit quelle instance pour­rait val­able­ment se sub­stituer aux moyens, si impar­faits soient-ils, dont dis­pose encore notre nation.

Vouloir dis­soudre entière­ment la France dans un vaste con­glomérat européiste, comme Brux­elles en a le pro­jet, appa­raît tout aus­si dan­gereux. Si l’Eu­rope est une néces­sité, l’or­gan­i­sa­tion brux­el­loise ne cristallise aucune puis­sance poli­tique et ne peut donc porter aucune sou­veraineté européenne. De ce fait, elle ampute la sou­veraineté des nations pour n’en rien faire. L’U­nion européenne fonc­tionne à cet égard comme un trou noir : elle absorbe la sou­veraineté pour la faire dis­paraître. Aus­si faut-il, comme nous le ver­rons, mod­i­fi­er com­plète­ment ses principes d’or­gan­i­sa­tion afin que les pays qui la com­posent retrou­vent une large capac­ité d’ac­tion, à la fois juridique et con­crète.

Il me paraît donc essen­tiel, pour la nation comme pour le peu­ple, de renouer avec la sou­veraineté, c’est-à-dire avec le pou­voir et la puis­sance. La France doit retrou­ver non seule­ment les moyens de sa puis­sance extérieure, mais aus­si ceux de sa puis­sance intérieure. Il faut en quelque sorte ren­dre du pou­voir au pou­voir.

Une telle entre­prise est par­faite­ment réal­is­able à con­di­tion cepen­dant que le per­son­nel poli­tique soit renou­velé et que les Français rem­pla­cent ceux qui jouent la comédie par ceux qui sont prêts à agir. Les mem­bres de l’exé­cu­tif ne sont pas cen­sés con­sacr­er leur temps à faire la cour aux jour­nal­istes, à imag­in­er des actions sym­bol­iques pour le jour­nal de 20 heures ou à pré­par­er leur réélec­tion, ils sont chargés de résoudre les prob­lèmes des Français en prenant des ini­tia­tives fortes et auda­cieuses. Comme le souligne Chan­tal Del­sol, « dans la France con­tem­po­raine, où l’intelligence est surabon­dante, c’est le courage qui manque le plus à nos dirigeants (1)». Notre nation a besoin aujour­d’hui d’hommes poli­tiques désireux d’ac­com­plir leur devoir. Il lui faut des gou­ver­nants courageux, capa­bles, quand c’est néces­saire, d’affronter les épreuves de force, d’imposer l’in­térêt général face aux intérêts par­ti­c­uliers et de priv­ilégi­er le long terme sur le court terme en inscrivant leur action dans la durée. La France mérite main­tenant des dirigeants véri­ta­bles qui acceptent d’être impop­u­laires dans le présent pour être recon­nus dans le futur.

Il n’y a donc aucune fatal­ité : pour peu qu’ils s’en don­nent les moyens, les Français peu­vent renouer avec le poli­tique au sens noble du terme, et la France comme son État retrou­ver un min­i­mum de puis­sance pour agir.

Pareil ren­force­ment de la sou­veraineté du peu­ple ne pour­rait que pro­duire des effets béné­fiques. Car, je voudrais y insis­ter, con­traire­ment à ce que cer­tains lais­sent enten­dre, la puis­sance est une notion pos­i­tive qui n’a rien à voir avec cette volon­té d’écras­er, d’asservir ou de soumet­tre à laque­lle on l’as­so­cie trop facile­ment. La puis­sance c’est la force et la force n’est en soi ni bonne ni mau­vaise. Tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il n’y aurait rien de pire que de s’en priv­er au motif qu’on pour­rait mal l’u­tilis­er. Car, si l’on est impuis­sant, on ne peut rien entre­pren­dre. On ne peut plus créer ni agir, on ne peut plus pro­téger ni aider, on ne peut plus assumer aucune de ses respon­s­abil­ités. La force est donc indis­pens­able à notre nation pour assur­er son renou­veau économique et retrou­ver sa cohé­sion nationale.

Si la France recou­vre un min­i­mum de puis­sance, si les poli­tiques dis­posent à nou­veau du pou­voir, tout devient pos­si­ble. Avec la puis­sance, notre pays pos­sèdera à nou­veau le ressort psy­chologique et l’in­stru­ment poli­tique pour rede­venir le pre­mier en Europe, mais aus­si pour don­ner à l’Eu­rope la pre­mière place dans le monde.

Notre avenir est dans la puis­sance.

1. Chan­tal Del­sol, Le Figaro, 5 mai 2006.

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