Les abus contraires à la reconnaissance du mérite

29 août 2009

Temps de lecture : 12 minutes

XIe université d’été du MNR, Saintes (17) – 29/08/09 – Discours de Roland Curtet.

En dehors de l’aspect moral, il y a dans la société deux manières de recon­naître le mérite :

  • la recon­nais­sance hon­ori­fique ;
  • la récom­pense finan­cière.

Nous suiv­rons cette divi­sion pour met­tre en lumière les abus cor­re­spon­dants.

Sur le plan offi­ciel, le mérite est recon­nu notam­ment dans quelques ordres : ordre nation­al de la légion d’hon­neur, ordre du mérite, ordre du mérite agri­cole, ordre du mérite mar­itime.

Le plus pres­tigieux sem­ble être celui de la Légion d’Hon­neur, des­tiné à récom­penser une élite du mérite. Le principe en a été lancé en 1802 par Bona­parte, pre­mier Con­sul. La loi du 29 floréal an X stip­ule que  » sont mem­bres de la légion tous les mil­i­taires qui ont reçu des armes d’hon­neur. Pour­ront y être nom­més les mil­i­taires qui ont ren­du des ser­vices majeurs à l’État dans la guerre de la lib­erté ; les citoyens qui, par leur savoir, leurs tal­ents, leurs ver­tus, ont con­tribué à établir ou à défendre les principes de la République, ou fait aimer et respecter la jus­tice ou l’ad­min­is­tra­tion publique « . La prin­ci­pale orig­i­nal­ité de ce nou­v­el ordre est de mêler mérites civils et mil­i­taires, selon le vœu de Bona­parte devant le Con­seil d’État. Cepen­dant, il y eut dès le 19ème siè­cle des dys­fonc­tion­nements dans cette insti­tu­tion, et elle fut cri­tiquée pour cer­taines nom­i­na­tions poli­tiques. Dau­mi­er lais­sa enten­dre que Louis-Philippe  » achetait  » des suf­frages en dis­tribuant des croix de la Légion d’hon­neur. De fait, le 14 juin 1834 (soit 7 jours avant des élec­tions lég­isla­tives), le monar­que avait procédé à 28 remis­es de déco­ra­tions lors d’une expo­si­tion indus­trielle. La crise la plus sym­bol­ique fut celle de 1887, qui mit en cause Wil­son, gen­dre du prési­dent de la République Jules Grévy. Accusé de trafi­quer la Légion d’hon­neur, il provo­qua la démis­sion de son beau-père. De nos jours, des nom­i­na­tions de sportifs ou de chanteurs ne font pas l’u­na­nim­ité. Comme l’indi­quait le Figaro en jan­vi­er de cette année,  » …chaque année, la pro­mo­tion du Nou­v­el An rend hom­mage à des hommes et des femmes aux pro­fils var­iés « . Cette pro­mo­tion fai­sait la part belle, entre autres, au monde du spec­ta­cle : ain­si ont été récom­pen­sées les actri­ces Isabelle Hup­pert, Nathalie Baye, Bulle Ogi­er, qui plus est au grade d’of­fici­er, de même que Sylvie Var­tan. Au grade de cheva­lier, le chanteur Alain Bashung, l’hu­moriste Michel Leeb. Sans vouloir min­imiser leurs qual­ités artis­tiques, on peut se deman­der s’ils méri­tent vrai­ment une dis­tinc­tion d’un tel niveau, et donc s’il n’y a pas abus. Pour pren­dre un autre exem­ple dans ce milieu, rap­pelons le cas du chanteur de raï Cheb Mami, fait cheva­lier de l’or­dre du mérite en 2003, sur propo­si­tion de Jacques Chirac, et qui vient d’être con­damné à cinq ans de prison ferme pour des vio­lences infligées en 2005 à son ex-com­pagne. D’autre part, dans les pro­mo­tions de la Légion d’hon­neur et de l’or­dre nation­al du Mérite, une cir­cu­laire du 24 sep­tem­bre 2008 rap­pelle que chaque pro­mo­tion de ces deux ordres doit être stricte­ment par­i­taire dans la répar­ti­tion des hommes et des femmes, à l’ex­cep­tion des min­istères de la défense et des anciens com­bat­tants. Or, d’une manière générale, il est clair que, dès qu’in­ter­vient la notion de quo­ta, le mérite est oublié. Ain­si en est-il de la par­ité poli­tique hommes – femmes, inscrite dans la con­sti­tu­tion en 1999, et que nous subis­sons donc à l’oc­ca­sion des divers­es élec­tions. Mais cette idée risque d’être imposée dans d’autres domaines : la réforme con­sti­tu­tion­nelle de l’été 2008 a autorisé le lég­is­la­teur à l’im­pos­er à la sphère économique. En Norvège, le gou­verne­ment a imposé des quo­tas dans les con­seils d’ad­min­is­tra­tion : 40 % de femmes dans les instances dirigeantes des entre­pris­es publiques en 2004, et dans les sociétés cotées en 2006, sous peine de dis­so­lu­tion. En France, s’in­spi­rant de cette pra­tique, un rap­port remis cette année au min­istre du tra­vail, Xavier Dar­cos, par Brigitte Grésy, inspec­trice générale des affaires sociales, pro­pose d’im­pos­er un quo­ta de 40 % de femmes dans les con­seils d’ad­min­is­tra­tion et de sur­veil­lance des grandes entre­pris­es d’i­ci six ans en France. D’i­ci deux ans, le quo­ta oblig­a­toire serait de 20 %. Les nom­i­na­tions qui ne le respectent pas seraient annulées. Sont con­cernées les entre­pris­es privées et publiques de plus de 1000 salariés, soit env­i­ron 700 sociétés. En faisant un peu de mau­vais esprit anti-fémin­iste, on pour­rait se deman­der si ces objec­tifs ne pour­raient pas être atteints par­tielle­ment par des  » pro­mo­tions canapé « , notion dont il est de bon ton de ne plus par­ler actuelle­ment, et qui ne con­cerne pas seule­ment les femmes.

Le prob­lème est que si l’on veut à toute force repro­duire la struc­ture de la société, on ne voit pas où il faudrait s’ar­rêter : pourquoi ne pas impos­er une cer­taine pro­por­tion d’ho­mo­sex­uels, ou de sadiques, par exem­ple…

En ce qui con­cerne le bac­calau­réat, une autre forme de quo­ta a été voulue : en 1985, Lau­rent Fabius, pre­mier min­istre, lance le mot d’or­dre de 80 % d’une généra­tion au niveau du bac­calau­réat. En 1989, la loi d’ori­en­ta­tion n° 89–486 du 10 juil­let con­sacre cet objec­tif en son arti­cle 3. De fait, le pour­cent­age d’une classe d’âge obtenant le bac est passé de 36 % en 1986 à 64 % en 2006. Mais qu’en est-il du niveau intel­lectuel réel de ces mêmes class­es d’âge ? Sauf à penser qu’il y a eu en 20 ans un bond dans le niveau cul­turel de la jeunesse, on peut raisonnable­ment penser qu’il y a là un abus con­traire à la recon­nais­sance du mérite réel. Pour aller encore plus loin dans cette direc­tion, le directeur de l’In­sti­tut d’Études Poli­tiques de Paris, Richard Desco­ings, dans une inter­view de cette année, donne comme objec­tif d’ar­riv­er à 50 % d’une classe d’âge en licence. Après tout, pourquoi ne pas s’im­pos­er un quo­ta de prix Nobel par généra­tion?

Voilà d’ailleurs plusieurs années que l’IEP (Insti­tut d’Études Poli­tiques) de Paris se fait remar­quer par la pro­mo­tion de la  » diver­sité « , pour employ­er le lan­gage con­venu actuel : en 2001, il y avait la sig­na­ture des  » con­ven­tions ZEP « . C’é­tait une sorte d’ap­pel à la dis­crim­i­na­tion pos­i­tive par l’in­té­gra­tion d’é­tu­di­ants bril­lants, mais issus de quartiers défa­vorisés, sans qu’ils soient oblig­és de pass­er par la voie tra­di­tion­nelle du con­cours. On touche là du doigt l’hypocrisie de ce sys­tème, qui, en par­lant de quartiers défa­vorisés, cherche vis­i­ble­ment à favoris­er la pro­mo­tion sociale des pop­u­la­tions issues de l’im­mi­gra­tion. Or, on n’a jamais enten­du dire qu’une de nos autorités essaye de favoris­er l’as­cen­sion sociale des pop­u­la­tions des zones rurales…Dans la même optique, L’IEP de Lille et l’E­NA ont signé en 2008 une charte pour accom­pa­g­n­er les élèves de l’IEP lil­lois des milieux défa­vorisés dans la pré­pa­ra­tion des con­cours de la fonc­tion publique et de celui de l’E­NA en par­ti­c­uli­er. Grâce à ce dis­posi­tif, les étu­di­ants sélec­tion­nés béné­ficieront d’une aide spé­ciale. On peut ain­si prévoir qu’à l’avenir, le poids de l’E­NA dans la société sera de sur­croît lesté du poids de l’immigration…De manière voi­sine, la banque BNP Paribas a signé une charte de la diver­sité, celle-ci étant sup­posée être un atout pour qu’elle soit  » la banque d’un monde qui change « . A not­er que le cur­ricu­lum vitae du directeur, Bau­douin Prot, com­prend des études à l’in­sti­tu­tion Sainte-Croix de Neuil­ly et à l’École Saint-Louis de Gon­zague à Paris. Nul doute qu’il n’a pas du souf­frir beau­coup des méfaits de l’im­mi­gra­tion qu’il sem­ble vouloir impos­er dans la société. On pour­rait faire un par­al­lèle avec un cer­tain nom­bre d’ag­i­ta­teurs de mai 68, issus des beaux quartiers parisiens, et qui met­taient du piquant dans leur vie en semant le désor­dre. En 2003, Nico­las Sarkozy, alors min­istre de l’in­térieur, s’é­tait pronon­cé pour une dis­crim­i­na­tion pos­i­tive en faveur des français issus de l’im­mi­gra­tion. Cette idée de dis­crim­i­na­tion pos­i­tive avait été lancée à l’o­rig­ine aux États-Unis en 1961. Dans ce pays, elle a par la suite sus­cité des cri­tiques, et en 2007, la Cour suprême a même inter­dit la dis­crim­i­na­tion pos­i­tive à l’en­trée des écoles publiques. Notre prési­dent, com­prenant sans doute que cette notion prête le flanc à la cri­tique, a mod­i­fié son dis­cours, et, lors de son inter­ven­tion à l’é­cole poly­tech­nique en décem­bre 2008, il a prôné des mesures sur la diver­sité et l’é­gal­ité des chances, avec 30 % de bour­siers en class­es pré­para­toires et l’amélio­ra­tion de la diver­sité dans les médias. Mais il n’est pas pré­cisé com­ment ces bour­siers seront choi­sis : rien ne prou­ve donc qu’il le seront d’après leur mérite. D’ailleurs, que sig­ni­fie ce mot de  » diver­sité  » ? on se doute qu’il s’ag­it de la diver­sité des orig­ines, mais comme notre sys­tème exclut les sta­tis­tiques eth­niques, com­ment la mesur­er ?

Créa­tion d’en­tre­pris­es :

Sur le site espoir – ban­lieues, on peut lire qu”  » il existe une dynamique impor­tante de créa­tion d’ac­tiv­ités dans les quartiers de la poli­tique de la ville avec, en 2006, 7000 créa­tions d’étab­lisse­ments en ZFU (zone franche urbaine) et 4000 en ZUS (zone urbaine sen­si­ble) hors ZFU. L’aide à la créa­tion d’ac­tiv­ités de la poli­tique de la ville s’in­scrit dans le cadre de la con­ven­tion  » agir pour l’emploi  » signée le 18 mars 2008 entre l’E­tat et la Caisse des Dépôts (CDC). L’ob­jec­tif est d’aug­menter la via­bil­ité économique des entre­pris­es créées, au niveau de leur péren­nité, du nom­bre d’emplois créés dans les TPE (très petites entre­pris­es), des revenus tirés de l’ac­tiv­ité des créa­teurs. L’ob­jec­tif, sur l’ensem­ble du ter­ri­toire, est de 10 000 créa­tions accom­pa­g­nées en 2009 et 20 000 créa­tions annuelles à par­tir de 2010. La méth­ode con­siste à coor­don­ner l’ensem­ble des dis­posi­tifs d’aide à la créa­tion d’en­tre­prise exis­tants, à réformer les aides finan­cières à la créa­tion (mise en place de prêts d’hon­neur spé­ci­fiques de la CDC), et à ren­forcer l’ac­com­pa­g­ne­ment tech­nique des créa­teurs avant la créa­tion et au cours des pre­mières années d’ex­is­tence de leur entre­prise.

Dans la même optique, la banque BNP PARIBAS, en parte­nar­i­at avec l’ADIE (Asso­ci­a­tion pour le Droit à l’Ini­tia­tive Economique), par­ticipe à l’ob­jec­tif de créer six nou­velles antennes de micro­crédit en trois ans dans des zones urbaines sen­si­bles pour accueil­lir et accom­pa­g­n­er 700 nou­velles micro-entre­pris­es.
On se rend compte que des efforts immenses sont effec­tués pour que les pop­u­la­tions immi­grées appa­rais­sent comme par­ti­c­ulière­ment dynamiques et créa­tives, sans que cela soit claire­ment recon­nu, puisqu’on par­le des « quartiers ». En lan­gage nor­mal, le mot quarti­er désigne une divi­sion admin­is­tra­tive d’une ville, ou une par­tie d’une ville ayant sa phy­s­ionomie pro­pre et une cer­taine unité : ain­si par­le-t-on, ou par­lait-on des « beaux quartiers ». Ain­si pour­ra ‑t-on avoir l’im­pres­sion que ces pop­u­la­tions sont par­ti­c­ulière­ment méri­tantes, alors qu’elles auront été tout par­ti­c­ulière­ment aidées, au détri­ment des autres pop­u­la­tions. Au fond, nos autorités se ren­dent compte, sans bien sûr le recon­naître, que ces pop­u­la­tions auraient un poids économique nég­lige­able ou négatif si elles n’é­taient pas aidées et con­sid­érées seule­ment en fonc­tion de leur mérite réel. De plus, il est vis­i­ble que les pop­u­la­tions d’o­rig­ine étrangère ne sont pas toutes traitées de la même manière, car ces aides, déjà injus­ti­fiées au regard du seul mérite, ne con­cer­nent jamais les asi­a­tiques. Y aurait-il des préférences non dites dans la sup­posée recherche des injus­tices de traite­ment ?

Les très hauts revenus sont-ils toujours justifiés ?

Pré­cisons tout d’abord que, nos idées n’é­tant pas à gauche, nous ne pen­sons pas qu’il faille sys­té­ma­tique­ment égalis­er les revenus, d’abord parce que toutes les sit­u­a­tions ne com­por­tent pas le même degré de respon­s­abil­ité, ni le même niveau de for­ma­tion, et qu’une cer­taine dose d’iné­gal­ité peut être un stim­u­lant de l’am­bi­tion, et donc un fac­teur d’ac­tiv­ité, et, par suite, de prospérité, dans la société. Quand nous par­lons des idées de gauche, nous ne mécon­nais­sons pas le fait qu’un cer­tain nom­bre de leurs pro­pa­gan­distes fig­urent en réal­ité par­mi les priv­ilégiés de notre société, les exem­ples abon­dent : par exem­ple Julien Drai qui, comme l’a dit un inter­naute,  » aime les mon­tres de riche mais pas les rich­es « . Cela étant dit, on peut se deman­der si cer­taines rémunéra­tions ne sont pas exagérées, donc imméritées.

En ces temps de crise économique et finan­cière, on a beau­coup par­lé des traders, qui spécu­lent sur les fluc­tu­a­tions des marchés et gèrent des porte­feuilles d’ac­t­ifs. Il faut avoir con­science qu’il s’ag­it de métiers éprou­vants, deman­dant des com­pé­tences élevées, et qui s’ar­rê­tent sou­vent au bout de 10 à 20 ans. Compte tenu de la com­plex­ité de leurs activ­ités, il n’est donc pas très facile de déter­min­er pré­cisé­ment quelle devrait être leur paye la plus juste, étant enten­du que celle-ci com­porte une part fixe, mais que c’est la part vari­able, le  » bonus « , qui peut attein­dre des niveaux très élevés, plusieurs mil­lions d’eu­ros dans le cas de traders par­ti­c­ulière­ment per­for­mants. Cepen­dant, comme l’a dit Michel Sapin, pour­tant social­iste,  » un trad­er a besoin d’une rémunéra­tion vari­able, c’est son salaire, et  » il ne faut pas tomber dans une folie anti-bonus « .Selon Georges Ugeux, PDG d’une banque d’af­faires inter­na­tionale, l’anom­alie con­siste dans le fait que leur rémunéra­tion est basée sur les revenus qu’ils engen­drent pour leur société, sans tenir compte des risques pris. Il faudrait donc appli­quer un coef­fi­cient qui tienne compte des risques qu’ils pren­nent, ou qu’ils font pren­dre à leur firme. Le G20 de Lon­dres, en avril, a d’ailleurs défi­ni des principes d’as­sainisse­ment qui vont dans ce sens : pas de bonus garan­ti de plus d’un an, la rémunéra­tion vari­able doit tenir compte du résul­tat indi­vidu­el du trad­er mais aus­si des risques qu’il a pris et de la per­for­mance glob­ale de la banque, le paiement des bonus doit être étalé sur plusieurs années afin de pou­voir être revu à la baisse si les opéra­tions se révè­lent finale­ment moins renta­bles que prévu. Les dirigeants des ban­ques français­es, après avoir été reçus à l’Elysée, ont pris, ce mar­di 25 août, des engage­ments allant dans ce sens.

On peut aus­si par­ler de cer­tains grands patrons de sociétés et de très grands cadres, dont les revenus annuels se chiffrent aus­si en mil­lions d’eu­ros. Là aus­si, il faut bien sûr pren­dre en compte le poids des respon­s­abil­ités et les com­pé­tences. Ernest-Antoine Seil­lière, prési­dent du con­seil de sur­veil­lance de Wen­del et ancien prési­dent du Medef, esti­mait, dans un entre­tien au Jour­nal du dimanche en mars, que  » ce qui doit primer  » dans les rémunéra­tions des dirigeants  » ce sont des critères de réus­site, dont la créa­tion de prof­its « . Il indi­quait que  » Ce qui est choquant, c’est quand quelqu’un reste bien payé dans une entre­prise qui va mal « , ajoutant que  » c’est pour ça qu’ont été conçues les rémunéra­tions vari­ables « . Néan­moins, les revenus des patrons des grandes entre­pris­es du CAC 40 sont sans com­mune mesure avec ceux des patrons de PME, qui se bat­tent pour la survie de leur entre­prise. On peut donc se deman­der si cette dif­férence est vrai­ment jus­ti­fiée. A pro­pos d’une enquête de la CGPME et de l’IN­SEE sur les rémunéra­tions de dirigeants d’en­tre­pris­es de moins de 250 salariés, en 2003 et 2004, Jean-françois Roubaud, prési­dent de la CGPME, indi­quait que  » les patrons de PME ont les pieds sur terre. Ils ne songent qu’au développe­ment de leur entre­prise, qui ne doit pas être mis en péril par des niveaux de salaire démesurés « .

Au-delà des rémunéra­tions pro­pre­ment dites, il y a aus­si le cas des primes de départ, famil­ière­ment appelées  » para­chutes dorés « , cen­sées com­penser l’aspect éphémère du poste occupé ain­si qu’un manque à gag­n­er poten­tiel du dirigeant qui s’en­gage sou­vent à respecter une clause de non-con­cur­rence. Par exem­ple, en juil­let 2006, les 8,5 mil­lions d’eu­ros reçus par Noël Forgeard quand il quitte EADS, alors que l’en­tre­prise est en crise. Ou encore, à la fin 2008, les 5,7 mil­lions d’eu­ros perçus par Serge Tchu­ruk aban­don­nant la direc­tion d’Al­ca­tel, alors que son man­dat, à en juger par l’évo­lu­tion de l’ac­tion Alca­tel, n’avait pas été une réus­site. De plus, il ne se retrou­vait pas au chô­mage, puisqu’il deve­nait prési­dent du con­seil d’ad­min­is­tra­tion du même groupe. Mais il est en réal­ité dif­fi­cile d’ar­riv­er à une sit­u­a­tion totale­ment sat­is­faisante, et on ne peut pas l’im­pos­er, car, comme l’avait dit la prési­dente du MEDEF Lau­rence Parisot à pro­pos d’une déci­sion de Barack Oba­ma, il n’est ni nor­mal ni souhaitable que l’E­tat décide des rémunéra­tions des chefs d’en­tre­prise. Elle con­sid­ère que  » c’est typ­ique­ment de la respon­s­abil­ité du patronat et non de l’E­tat d’en­cadr­er si néces­saire les rémunéra­tions des dirigeants « . Elle avait rap­pelé l’ex­is­tence du code Afep-Medef, qui prévoit notam­ment de lim­iter les indem­nités de départ des dirigeants des sociétés cotées en bourse. Elle avait aus­si indiqué que cer­tains dirigeants ayant eu une part de respon­s­abil­ité dans la crise actuelle auraient pu d’eux- mêmes renon­cer à leurs bonus, et il est vrai que, dans ce domaine, leur sit­u­a­tion n’a guère de point com­mun avec celle des patrons de PME. L’In­sti­tut Français pour la Recherche sur les Admin­is­tra­tions et les Poli­tiques publiques, qui défend par ailleurs le sys­tème entre­pre­neur­ial, créa­teur de richess­es pour tous, a dénon­cé cer­tains abus :

  • de la part de hauts fonc­tion­naires qui ne peu­vent jus­ti­fi­er d’au­cune pré­car­ité qui pour­rait jus­ti­fi­er l’al­lo­ca­tion de para­chutes d’un niveau élevé
  • de la part de dirigeants ayant atteint un âge qui devrait leur inter­dire l’al­lo­ca­tion de para­chutes ou d’in­dem­nités de non-con­cur­rence
  • de la part de dirigeants rece­vant des retraites très élevées, coû­teuses pour l’en­tre­prise, sans rela­tion avec la durée de leurs fonc­tions.

Après une analyse des rap­ports annuels des sociétés du CAC 40, l’Ifrap a fait des propo­si­tions pour lim­iter les dérives ain­si observées avec les para­chutes dorés, ain­si qu’avec les  » retraites-cha­peaux « , retraites sur­com­plé­men­taires qui sont par­fois abu­sives par leur niveau sans rela­tion avec la durée des fonc­tions exer­cées. Par exem­ple, pro­por­tion­ner les para­chutes à l’im­por­tance du risque de pré­car­ité finan­cière réelle­ment encou­ru ; les lim­iter à un max­i­mum ten­ant compte des cir­con­stances, de l’or­dre d’une année de salaire. Pour les retraites-cha­peaux, les lim­iter à un mon­tant cor­re­spon­dant au max­i­mum à un tiers de la moyenne des rémunéra­tions perçues sur au moins cinq ans. Il faut savoir que, selon l’Ex­pan­sion, le mon­tant de ces pen­sions est générale­ment com­pris entre 50 % et 60 % du dernier salaire, ou d’une moyenne du salaire sur deux ou trois ans. Ces pen­sions vien­nent s’a­jouter aux allo­ca­tions des régimes oblig­a­toires de retraite ; elles sont entière­ment financées par les entre­pris­es, qui, pour faire face à ces dépens­es futures, sont con­traintes de pro­vi­sion­ner des sommes con­sid­érables.

Il faut not­er aus­si l’ex­is­tence des primes de bien­v­enue, moins con­nues que les para­chutes dorés, et qui en sont le pen­dant. On peut con­sid­ér­er qu’elles ser­vent d’ap­pât dans le recrute­ment de cadres de haut niveau, et qu’elles ne récom­pensent donc pas réelle­ment un mérite…Elles sont très pra­tiquées aux États-Unis, mais ne sont pas inex­is­tantes en France. Par exem­ple, Philippe Rucheton, nom­mé directeur financier chez Dex­ia en avril 2009, venant de la Société Générale, a touché 500 000 euros de prime d’ar­rivée.

Dans le même ordre d’idées, en ten­ant un lan­gage qu’on n’en­tend jamais à gauche, on peut se pos­er la ques­tion de la jus­ti­fi­ca­tion des énormes revenus des vedettes du spec­ta­cle et du sport, mais ll faut recon­naître que cette sit­u­a­tion vient de l’ac­cueil qui leur est fait par le pub­lic. D’autre part, en ce qui con­cerne les sportifs, il est sûr que le niveau de leurs revenus ne leur est assuré que pen­dant une péri­ode rel­a­tive­ment courte de leur vie, ce qui cor­rige quelque peu leur impor­tance.

Dans le domaine poli­tique, on peut citer le cas des retraites des fonc­tion­naires européens : selon Sauve­g­arde-retraites, 129 hauts fonc­tion­naires européens béné­fi­cient d’un régime de retraite excep­tion­nel : il leur suf­fit de 16 années pour attein­dre le taux plein (con­tre 40, et bien­tôt 41 ans pour nous tous. De plus, ils ne cotisent pas un cen­time d’eu­ro pour leur retraite : leur régime, gra­tu­it, est pris en charge par le bud­get européen, donc le con­tribuable. On peut donc légitime­ment con­sid­ér­er qu’ils béné­fi­cient en cette occa­sion d’une recon­nais­sance exces­sive de leur mérite…

Enfin, pour ter­min­er sur une autre note poli­tique, les efface­ments de dette régulière­ment effec­tués par la France à l’é­gard d’un cer­tain nom­bre de pays d’Afrique, cor­re­spon­dent-ils à la recon­nais­sance d’un mérite des béné­fi­ci­aires ? On peut en douter quand on con­state que la sit­u­a­tion de ces pays ne sem­ble pas vrai­ment améliorée pour autant. Comme il s’ag­it de sommes impor­tantes (38 mil­lions d’eu­ros pour la Cen­trafrique fin 2008), on peut avoir la désagréable impres­sion qu’il y a là une sorte de recon­nais­sance d’un  » démérite  » pour notre pays.

Roland Curtet

Liste de diffusion

Share This