L’Enarchie et le dévoiement du mérite

28 août 2009

Temps de lecture : 14 minutes

XIe université d’été du MNR, Saintes (17) – 29/08/09 – Discours de Pierre Forestier : L’Enarchie et le dévoiement du mérite ou L’accaparement du pouvoir par l’ENA

Com­ment par­ler de l’E­NAR­CHIE, en quelques min­utes, dans le sens que l’on donne con­fusé­ment à ce mot, comme étant l’ap­pareil de la con­fis­ca­tion du pou­voir poli­tique ? Mis­sion dif­fi­cile tant il faut remon­ter dans le temps et ten­ter de com­pren­dre l’en­chaîne­ment des faits, le com­porte­ment des hommes, celui des gou­ver­nants et des élus, et aus­si celui des gou­vernés : de la classe moyenne et du peu­ple.

Traiter de l’é­nar­chie et du dévoiement du mérite c’est abor­der la ques­tion de la démoc­ra­tie et de son dévoiement per­ni­cieux, c’est l’oblig­a­tion de réfléchir à la déf­i­ni­tion de ce mot de démoc­ra­tie.
Il n’est guère de mots dans le lan­gage poli­tique dont la déf­i­ni­tion pra­tique soit l’ob­jet de plus de sig­ni­fi­ca­tions. C’est une ques­tion d’une immense prég­nance et celui qui l’énonce s’empresse de com­pléter le sub­stan­tif par un adjec­tif qui en qual­i­fie le sens.

Une notion tirée dans toutes les direc­tions : ain­si la démoc­ra­tie peut-elle être directe, représen­ta­tive, par­lemen­taire, libérale, autori­taire, social­iste, pop­u­laire, par­tic­i­pa­tive, délibéra­tive, de prox­im­ité, inter­ac­tive, et j’en oublie. Cha­cun cherche à la qual­i­fi­er pour en tir­er par­ti.

On peut dire sim­ple­ment , qu’au­jour­d’hui, par des raison­nements spé­cieux et des sub­til­ités de lan­gage, le peu­ple se trou­ve dépouil­lé d’un véri­ta­ble droit à l’ex­pres­sion poli­tique, par des dis­posi­tifs aboutis­sant à la con­fis­ca­tion du suf­frage uni­versel. Un vaste débat qui ne sera pas abor­dé aujour­d’hui mais qui par cer­tains aspects est en prise directe avec l’ac­ca­pare­ment du pou­voir par l’E­NA. Cepen­dant c’est le con­stat que tout hon­nête homme doit faire devant l’é­tat de notre société et ce con­stat pose la ques­tion de la légitim­ité de nos gou­ver­nants.

La légitimité

Quelques mots sur la légitim­ité, et je par­le de la légitim­ité du pou­voir qu’on devrait qual­i­fi­er de légitim­ité démoc­ra­tique, c’est-à-dire ce qui est con­forme à l’équité, à la jus­tice, au droit naturel. Dans une démoc­ra­tie représen­ta­tive dans laque­lle le suf­frage uni­versel désigne l’élu, le représen­tant est revê­tu de la légitim­ité par son élec­tion à con­di­tion que celle-ci ne soit pas faussée par des manoeu­vres. Cette légitim­ité lui per­met d’ac­céder au pou­voir ou de con­trôler la poli­tique du gou­verne­ment, de par­ticiper à l’élab­o­ra­tion des lois et donc du bud­get.

Mais une autre légitim­ité est apparue, celle qui relève du mérite d’un cer­tain nom­bre d’in­di­vidus qui entrent en com­péti­tion au niveau d’é­coles pres­tigieuses pour un nom­bre de places et de récom­pens­es lim­ité.
On peut croire que le tra­vail acharné auquel se sont astreint ces com­péti­teurs pour réus­sir leur admis­sion et qu’ils vont pour­suiv­re, afin d’être bien classés pour leur sor­tie, reflète des qual­ités intel­lectuelles et morales par­ti­c­ulière­ment estimables. Que cette estime encour­age la con­fi­ance et jus­ti­fie les récom­pens­es qui leur sont accordées quand on con­sid­ère égale­ment la valeur de leur con­duite et les dif­fi­cultés sur­mon­tées. Mais la ver­tu est-elle au ren­dez-vous ? Faut-il penser que l’homme tend naturelle­ment au bien et que sa force morale va s’ap­pli­quer pour qu’il oeu­vre dans l’in­térêt de la société ? Ou bien penser comme La Rochefou­cauld  » QUE LA VERTU N’IRAIT PAS SI LOIN SI LA VANITÉ NE LUI TENAIT COMPAGNIE  » ?

Ain­si au sor­tir de la guerre, en 1945 et dans les années suiv­antes, les hauts fonc­tion­naires mod­ernisa­teurs sont présen­tés comme les déten­teurs d’un nou­veau type de légitim­ité fondée sur l’ef­fi­cac­ité et la com­pé­tence, tout comme sur leur dévoue­ment proclamé au ser­vice du bien pub­lic.

En vérité, il existe une rival­ité ou une oppo­si­tion implicite avec le type de légitim­ité dérivé de l’élec­tion.

En bal­ayant les anci­ennes élites poli­tiques, la déroute de la IIIème république, en 1940, a con­tribué à l’émer­gence d’une forme alter­na­tive de légitim­ité démoc­ra­tique.
À la Libéra­tion la con­struc­tion d’une bureau­cratie imper­son­nelle et rationnelle est bien alors perçue comme une entre­prise au ser­vice de l’in­térêt général et la con­struc­tion d’une bureau­cratie mod­erne était la con­di­tion d’un appro­fondisse­ment démoc­ra­tique.

En France la fig­ure de ces  » agents mod­ernisa­teurs  » s’est gref­fée sur l’ex­is­tence précé­dente de toute une série de grands corps d’É­tat, notam­ment tech­niques (ingénieurs publics : mines, ponts, etc…) qui avaient depuis longtemps con­sti­tué une sorte d’in­car­na­tion tech­ni­ci­enne de la sou­veraineté publique. Un sché­ma idyllique qui a con­tribué aux « trente glo­rieuses ».

Mais au détour des années 1980 les citoyens éduqués de nos cités dévelop­pées ne recon­nais­sent plus le type de supéri­or­ité implicite qui légiti­mait aupar­a­vant la haute fonc­tion publique. C’est Simon Nora qui écrit « qu’une fonc­tion publique hau­taine et dom­i­na­trice est dev­enue pos­i­tive­ment insupportable…Le pays, adulte, ne sup­porte plus qu’on lui explique, de haut, ce qu’il doit faire ou ne pas faire ». Dans le même temps où l’on assis­tait à cette remise en cause de la haute fonc­tion publique, on assis­tait à la péné­tra­tion du pou­voir poli­tique par la fonc­tion publique. Une Cham­bre des députés envahie par près de 50 % d’élus fonc­tion­naires ou appar­en­tés, alors qu’ils ne représen­tent que 25 % des forces actives du pays !

Aujour­d’hui la haute fonc­tion publique, qui a per­du une par­tie de sa légitim­ité, a pénétré tous les grands corps de l’É­tat et con­quis le pou­voir poli­tique. Par­mi les 17 pre­miers min­istres de la cinquième république – à deux excep­tions près – 15 sont issus du secteur pub­lic, dont 13 ont appartenu à la haute fonc­tion publique.

L’ENA

Il faudrait remon­ter le temps pour décrire les prémices de la créa­tion et de la mise en place d’une admin­is­tra­tion à même de struc­tur­er l’É­tat. Ce n’est pas tout à fait notre pro­pos et le temps nous est comp­té.
La guerre et la défaite de 1870 ont con­tribué à la mise en place d’une élite de la fonc­tion publique, fille de la méri­to­cratie répub­li­caine. La cat­a­stro­phe de 1940, l’oc­cu­pa­tion nazie ont lais­sé la France anéantie, ruinée et désor­gan­isée avec :

Une classe poli­tique déval­orisée dès avant la guerre, qui aban­donne après la défaite de 1940 ses pou­voirs à Pétain, et se trou­ve à la Libéra­tion totale­ment dis­qual­i­fiée.

Une admin­is­tra­tion dans laque­lle un nom­bre impor­tant de fonc­tion­naires d’au­torité avaient active­ment col­laboré avec l’en­ne­mi.

Tout était à recon­stru­ire. Le Con­seil Nation­al de la Résis­tance (C.N.R.) avait réfléchi à ces prob­lèmes de recon­struc­tion. La France mori­bonde devait trou­ver de nou­velles élites qui s’a­dosseraient aux hommes issus de la Résis­tance.

C’est sur ces nou­veaux cadres, en petit nom­bre, et sur ceux qui étaient restés fidèles à la République dans une haute admin­is­tra­tion épuisée, que le pou­voir de 1945 devait s’ap­puy­er pour recon­stru­ire l’É­tat et faire vivre le pays.

En 6 mois, d’avril à octo­bre 1945, au milieu des ruines et des restric­tions sévères, par la volon­té de quelques uns, dont Michel Debré, l’E­NA est crée par voie d’or­don­nance.

Le con­sen­sus ne fut pas unanime et il y eut quelques réti­cences devant ce que cer­tains red­outaient comme étant la mise en place d’une sorte de nou­veau corps social priv­ilégié exerçant une autorité admin­is­tra­tive à par­tir de postes octroyés selon la hiérar­chie du diplôme et des titres uni­ver­si­taires. Cepen­dant, l’ensem­ble du pays réag­it favor­able­ment à une créa­tion por­tant en elle le raje­u­nisse­ment du corps des hauts fonc­tion­naires dans une fidél­ité ges­tion­naire sou­tenant une vision poli­tique.

En 1946, avec Mau­rice Thorez, revenu d’U­nion Sovié­tique, le statut de la Fonc­tion Publique était créé…Il y a plus d’un demi-siè­cle, dans l’en­t­hou­si­asme de la Libéra­tion, les aînés de nos énar­ques actuels avaient été con­di­tion­nés et for­més à une économie d’É­tat en priv­ilé­giant ceux qui con­sen­ti­raient à le servir exclu­sive­ment.

Ain­si, à une élite de la nais­sance, de l’ar­gent ou de la com­pé­tence sociale se sub­stitue une élite nou­velle cumu­lant le triple pres­tige du savoir, de l’au­torité et de l’ac­tion, qui puise l’essen­tiel de ses forces dans les class­es moyennes rassérénées et se renou­ve­lant au rythme de l’as­censeur social. La promesse d’une fonc­tion publique dirigeante plus saine, plus démoc­ra­tique, plus exem­plaire, entraî­nait la jeunesse pour laque­lle recon­stru­ire l’É­tat c’é­tait aus­si régénér­er sa tête admin­is­tra­tive.

Les trente glo­rieuses furent les années d’or de la haute fonc­tion publique. La France devait se relever, l’É­tat devait être remis sur pied et la voca­tion de ces hauts fonc­tion­naires con­sis­tait à dévelop­per l’É­tat, à le con­forter dans ses attri­bu­tions, à éten­dre son emprise et à le mod­erniser.

L’ENA, à sa créa­tion en 1945, et pen­dant une grande par­tie des trente glo­rieuses, dans la con­ti­nu­ité de la Libéra­tion, dans la pour­suite de l’élan patri­o­tique, était un « état d’e­sprit ». Pour les plus pres­tigieux de ses élèves c’é­tait d’abord l’in­térêt du dés­in­téresse­ment répub­li­cain au ser­vice de la Nation.

Le dévoiement de l’Enarchie

Aujour­d’hui la fonc­tion publique regroupe env­i­ron 6 mil­lions de fonc­tion­naires répar­tis dans les trois grandes fonc­tions :
La fonc­tion d’É­tat
La fonc­tion ter­ri­to­ri­ale (régions, départe­ments, com­munes)
La fonc­tion hos­pi­tal­ière
Cela représente 10 % de la pop­u­la­tion française.
C’est presque le quart de la pop­u­la­tion française active.
Et surtout c’est un électeur sur six!

Cette grande masse anonyme dis­pose de puis­sants syn­di­cats pour défendre les avan­tages acquis au détri­ment de l’ensem­ble de la pop­u­la­tion. Mais atten­tion: il faut dis­tinguer les fonc­tion­naires sub­al­ternes qui accom­plis­sent encore, pour la plu­part, con­scien­cieuse­ment le tra­vail qui leur est con­fié, des hauts fonc­tion­naires des caté­gories supérieures. Cette haute fonc­tion publique, où se retrou­vent beau­coup d’an­ciens élèves de l’E­NA, représente env­i­ron 15.000 hauts fonc­tion­naires. Par­mi ces 15.000 postes occupés par ces priv­ilégiés, 6.000 postes sont à la dis­cré­tion de l’Élysée.

Mais la grande dif­fi­culté, pour s’y recon­naître, est de pénétr­er les arcanes de ce monde politi­co-admin­is­tratif, pour y décou­vrir les mys­tères et les secrets du fonc­tion­nement des grands corps de l’É­tat. Le prin­ci­pal obsta­cle réside dans le com­porte­ment de cette haute fonc­tion publique qui fait tout ce qu’elle peut pour dis­simuler une réal­ité que le peu­ple ne pour­rait accepter.

En effet le traite­ment de base de ces hauts fonc­tion­naires n’a plus qu’un loin­tain rap­port avec le traite­ment réel com­plet que s’oc­troient ces priv­ilégiés de l’É­tat au tra­vers d’une quan­tité de primes, d’in­dem­nités, de com­plé­ments de salaire, de détax­a­tions, d’a­van­tages en nature et en espèces. Un ensem­ble d’une telle com­plex­ité qu’il est pra­tique­ment impos­si­ble de s’y retrou­ver.

Ces hauts fonc­tion­naires sont les nou­veaux rich­es de notre société avec une garantie d’emploi assurée. Ils déro­gent aux règles de leur statut et s’at­tribuent le luxe de plusieurs pro­fes­sions. L’ex­em­ple vient de haut : « la moitié des mem­bres de la Cour des Comptes sont introu­vables et vaque­nt à des occu­pa­tions plus intéres­santes ou plus rémunéra­tri­ces que le con­trôle ».
« Il en est de même de nom­breux mem­bres du Con­seil d’É­tat ».

Aujour­d’hui les anciens élèves de l’E­NA peu­plent les cab­i­nets min­istériels. Ils ont con­staté la faib­lesse, l’in­suff­i­sance et la médi­ocrité d’une grande par­tie du per­son­nel poli­tique et son absence de con­vic­tion. Ils ont com­pris que des min­istres éphémères ne pou­vaient inscrire leur action dans la durée et que, seule, la haute fonc­tion publique avait le pou­voir de dévelop­per des poli­tiques per­durables. Ain­si, des « con­seillers » et une haute fonc­tion publique omniprésente ont pu porter des juge­ments de valeur sur un per­son­nel poli­tique trop sou­vent décon­sid­éré et inef­fi­cace, et, sinon pren­dre l’as­cen­dant sur leur min­istre, au moins en ori­en­ter les choix, les arbi­trages, la poli­tique. Un cab­i­net min­istériel sans énar­que est voué à la paralysie et à l’échec, car des rela­tions d’en­tente, voire de copinage, s’in­stau­rent entre les dif­férents min­istères, et les hauts fonc­tion­naires des cab­i­nets min­istériels par­ticipent aux réu­nions inter­min­istérielles. Ain­si, ces con­seillers en arrivent à jouer un rôle de plus en plus poli­tique.
Les hommes des cab­i­nets occu­pent des fonc­tions de direc­tion, des postes de déci­sion, voire de min­istre ou même de pre­mier min­istre, sans détenir un man­dat élec­toral nation­al. D’autres s’en­ga­gent délibéré­ment sur le ter­rain poli­tique, et l’en­seigne­ment de l’E­NA fait mer­veille, car les énar­ques ont reçu la for­ma­tion néces­saire pour pren­dre la parole sur n’im­porte quel sujet en ayant l’air d’être des spé­cial­istes des sujets qu’ils trait­ent…

Con­sti­tués en force sociale autonome, les grands corps se sont ren­dus indis­pens­ables à l’É­tat qui leur a accordé des priv­ilèges pour les fidélis­er. Des priv­ilèges accom­pa­g­nant un statut. Des postes non soumis à la con­cur­rence et octroyés par l’É­tat, et le plus sou­vent par le Prési­dent de la République.
Ces priv­ilèges de la nou­velle noblesse d’É­tat sont pra­tique­ment sans lim­ite :
Sécu­rité totale de l’emploi.
Pos­si­bil­ité de détache­ment ou mise à dis­po­si­tion per­me­t­tant d’aller et venir entre la haute admin­is­tra­tion et des entre­pris­es privées aux emplois lucrat­ifs.
Régime fis­cal sur mesure.
Rente de sit­u­a­tion.
Ser­vices soci­aux par­ti­c­uliers.
Primes automa­tiques.
Retraite tout con­fort.
Chauf­feur, voiture et loge­ment de fonc­tion.
Con­gés sup­plé­men­taires.
Pro­mo­tion automa­tique à l’an­ci­en­neté.
Horaires de tra­vail allégés.
Statuts pro­tecteurs.
Prêts bonifiés.
Cumul des traite­ments…
Et j’en oublie cer­taine­ment!
Aucun gou­verne­ment au monde n’of­fre autant d’a­van­tages à son élite tech­nocra­tique instal­lée à demeure dans les rouages de l’É­tat.

Les abus (quelques exemples)

Mais cette dégra­da­tion du ser­vice pub­lic et l’a­ban­don de l’au­torité de l’É­tat sur ses ser­vices sont dus à la carence du per­son­nel poli­tique, inef­fi­cace, sans com­pé­tence et lax­iste.

Dans un rap­port de jan­vi­er 2000, la Cour de Comptes a procédé à une exper­tise des rémunéra­tions du min­istère des finances, et en par­ti­c­uli­er de la D.G.I. (Direc­tion générale des Impôts).
En ce qui con­cerne les indem­nités ver­sées au per­son­nel, moins d’une sur cinq a été insti­tuée ou autorisée par une loi ou un décret et même aucune en ce qui con­cerne la DGI dont toutes les primes – sauf celles des agents des hypothèques et du cadas­tre – sont illé­gales. Les primes attribuées sont énormes : elles dépassent en moyenne 30 % du traite­ment de base alors que la moyenne dans la fonc­tion publique est deux fois plus faible.

Et pire encore : des exemp­tions d’im­pôts con­cédées au per­son­nel sans aucun fonde­ment légal!
N’est-il pas scan­daleux de décou­vrir une admin­is­tra­tion qui pra­tique l’il­lé­gal­ité alors qu’elle se présente comme un parangon de ver­tu dès qu’il s’ag­it de pour­suiv­re les entre­pris­es ?

Un autre exem­ple tiré du livre « AUX FRAIS DE LA PRINCESSE – ENQUÊTE SUR LES PRIVILÉGIÉS DE LA RÉPUBLIQUE » (Yvan Ste­fanovitch). Il s’ag­it de ces très hauts fonc­tion­naires appelés TPG (tré­sori­ers payeurs généraux). Un poste pres­tigieux où l’on peut être nom­mé par le Prési­dent de la République. Sur les cent-dix TPG, une quin­zaine vien­nent de la Pré­fec­torale et les autres des Finances, notam­ment de la Direc­tion de la Compt­abil­ité Publique : ser­vice chargé de faire ren­tr­er les impôts dans les caiss­es de l’É­tat. TPG : trois petites let­tres mag­iques. La qua­si total­ité de ces hauts fonc­tion­naires adhèrent au syn­di­cat F.O. de ce corps. Des salaires qui s’éch­e­lon­nent de 12.000 à 18.000 Euros men­su­els, avec loge­ment de fonc­tion, voiture avec chauffeur…Ces héri­tiers des « Tré­sori­ers-payeurs des général­ités » de l’An­cien Régime(circonscription finan­cière dirigée par un « général des finances » ; au 17ème siè­cle : inten­dance) ont con­servé le priv­ilège de touch­er un intéresse­ment sur toutes les sommes qu’ils manip­u­lent, et, à ce titre, l’É­tat leur alloue des indem­nités pour risques cor­porels (comme si Man­drin rôdait encore dans nos cam­pagnes!). Ils perçoivent encore des indem­nités de représen­ta­tion de frais réels béné­fi­ciant d’ex­onéra­tion fis­cale. Le tout financé par les impôts des citoyens! Dans les faits un TPG n’oc­cupe son poste, en moyenne, que pen­dant 18 mois avant de par­tir en retraite. Mais le salaire de cette sinécure dorée fait saliv­er bien des hauts fonc­tion­naires, car il donne un remar­quable coup de pouce aux pen­sions de retraite des intéressés (moyenne de cal­cul : sur les 6 derniers mois, et pour le régime général sur une péri­ode de 25 ans – la moyenne n’est pas du tout la même).

Un exem­ple récent : M. Luc Cha­tel, nou­veau min­istre de l’Éducation, et tou­jours porte-parole du gou­verne­ment, a pris soin de se con­stituer un cab­i­net à la mesure de ses tal­ents. La lec­ture du J.O. du 4 août per­met de con­stater qu’il dis­pose de pas moins de vingt-cinq con­seillers tech­niques, sans oubli­er une chargée de mis­sion. Une petite troupe qui est super­visée par un directeur de cab­i­net, lui-même assisté d’un directeur adjoint. Sans doute pour ne vex­er per­son­ne, son chef de cab­i­net a lui aus­si droit à un adjoint. Comme quoi, il y a encore des créa­tions d’emploi en France, du moins dans les cab­i­nets min­istériels! (cité par Le Canard Enchaîné, 12 août 2009).

Il faut bien met­tre un terme à ce dévoiement con­tin­uel du mérite pour­suivi depuis trente ans par des gou­verne­ments sans courage et qui aboutit à ce qu’une haute fonc­tion politi­co-admin­is­tra­tive pille la nation en util­isant les moyens de l’É­tat. Le « mod­èle français » est à bout de souf­fle dans le domaine de la ges­tion de l’É­tat et dans celui de la pro­tec­tion sociale. Dans notre beau pays de France, depuis trente ans, des gou­verne­ments faibles et sans véri­ta­ble con­vic­tion, et des hauts fonc­tion­naires – qui sont par­fois les mêmes – mais tou­jours com­plices, se révè­lent inca­pables de pré­par­er l’avenir de la Nation. Leur irre­spon­s­abil­ité depuis trente ans le dis­pute à la lâcheté et l’ar­chaïsme de la fonc­tion publique, et à la dém­a­gogie d’élus déval­orisés!

La mau­vaise gou­ver­nance de la France n’est ni de droite ni de gauche – encore que de ce côté-là le mal soit pire. Tous ont con­tribué depuis trente ans au naufrage du pays, par l’in­con­science, la gabe­gie et la filouterie d’une classe poli­tique sans vision d’avenir, unique­ment préoc­cupée de facil­ité et de clien­télisme, et par un État con­fisqué par une méri­to­cratie plus soucieuse de la con­quête des postes, des prében­des et des sinécures, et dont la per­ver­sité préfère l’e­sprit de corps au ser­vice de l’É­tat pour le prof­it de la nation.

RÉAGIR CONTRE LA CONFISCATION DU POUVOIR POLITIQUE PAR LA FONCTION PUBLIQUE

Après un con­stat aus­si affligeant, résul­tat d’une poli­tique de démis­sion, d’un com­porte­ment irre­spon­s­able et lax­iste, d’une con­duite des affaires publiques dom­inée par l’élec­toral­isme et la tromperie, depuis des décen­nies, com­ment les Français écœurés ne man­i­festeraient-ils pas vis-à-vis d’élites dis­qual­i­fiées de l’in­dif­férence, de l’hos­til­ité, voire de l’aver­sion?

« La poli­tique con­siste dans la volon­té de con­quête et de con­ser­va­tion du pou­voir » a écrit Paul Valéry. Il faut sans doute admet­tre que c’est bien là le seul objec­tif de « l’élite« qui dirige l’É­tat depuis des décen­nies.
Aujour­d’hui la France n’est plus dirigée par un gou­verne­ment placé sous le con­trôle des véri­ta­bles représen­tants du peu­ple, ce qui est la règle de la démoc­ra­tie. Aujour­d’hui le gou­verne­ment du pays est entre les mains de quelques mil­liers de très hauts fonc­tion­naires qui pil­lent l’É­tat. On peut employ­er ce mot si l’on com­pare les priv­ilèges exor­bi­tants qu’ils se sont octroyés – sou­vent en toute illé­gal­ité – aux salaires et pen­sions dont peut béné­fici­er la majorité des Français.

Il faut bien com­pren­dre que cette « élite » politi­co-admin­is­tra­tive de notre pays vit sur des priv­ilèges beau­coup plus impor­tants que ceux dont béné­fi­cie l’ar­mée des petits fonc­tion­naires, et cette même « élite » utilise cette immense masse de masse de manœu­vre, bien encadrée par les syn­di­cats, pour con­serv­er ses priv­ilèges – au nom de la défense du ser­vice pub­lic! Ils ont la maîtrise des moyen de com­mu­ni­ca­tion et ain­si la maîtrise de l’in­for­ma­tion, ce qui leur per­met de men­tir impuné­ment ou de dis­simuler une par­tie de l’in­for­ma­tion (un des meilleurs exem­ples est celui des sta­tis­tiques du chô­mage). Ils jus­ti­fient les prélève­ments con­fis­ca­toires (dont ils s’ex­onèrent illé­gale­ment en tout ou par­tie) que sup­por­t­ent les Français par la néces­sité d’une redis­tri­b­u­tion aux plus dému­nis, au nom de la jus­tice sociale. Ils nous mentent car, en vérité, il n’y en a qu’une par­tie qui est dis­tribuée dans un immense gâchis. Nous ne pou­vons traiter ce sujet aujour­d’hui…

COMMENT PEUT-ON ADMETTRE QUE LES HAUTS FONCTIONNAIRES QUI DIRIGENT L’ÉTAT SOIENT EN MÊME TEMPS LES ÉLUS QUI ÉTABLISSENT LES LOIS DONT ILS VONT BÉNÉFICIER ? En vérité, le peu­ple français est vic­time d’une mon­strueuse dés­in­for­ma­tion, avec des sta­tis­tiques truquées et des chiffres maquil­lés. Des tech­nocrates de Bercy qui traque­nt le con­tribuable, s’oc­troient des priv­ilèges abom­inables pour leur retraite au détri­ment des citoyens. Ce sys­tème de gou­verne­ment où les nou­veaux rich­es, les hauts fonc­tion­naires, s’at­tribuent des priv­ilèges exor­bi­tants en s’ac­ca­parant les ressources de l’É­tat, les ressources en prove­nance des impôts, s’ap­pelle une OLIGARCHIE. Bernard Zim­mern, énar­que et poly­tech­ni­cien, à qui j’emprunte ces lignes, écrit : « Même s’ils sont habitués aux scan­dales à répéti­tion, même s’ils com­men­cent à soupçon­ner que « l’ex­cep­tion française » pour­rait ne pas avoir toutes les ver­tus dont on la pare, les Français n’ont encore aucune idée de l’am­pleur de l’ar­naque dont ils sont vic­times ».

Il y a 220 ans, au mois d’août 1789, le peu­ple grondait après avoir rédigé ses cahiers de doléances. Les députés eux-mêmes pre­naient peur devant une France en ébul­li­tion et saisie d’une fièvre dan­gereuse. Alors ils se réu­nis­sent et pour ten­ter de calmer l’opin­ion se pro­posent d’abolir les priv­ilèges féo­daux (avec quelques arrière-pen­sées…). Ils pro­posent dans cette fameuse nuit du 4 août 1789 :

L’é­gal­ité devant l’im­pôt
L’abo­li­tion de tous les droits ressor­tis­sant au régime féo­dal
La sup­pres­sion des servi­tudes et corvées, des rentes fon­cières per­pétuelles, des dîmes ecclési­as­tiques et autres droits féo­daux.

À 3h du matin, dans cette nuit his­torique, il ne reste plus rien à sup­primer. Des siè­cles d’habi­tudes, de soumis­sion, d’ex­cès, d’é­goïsmes, sont rangés dans l’his­toire. Je rap­pelle que 22 jours plus tard, les 17 arti­cles de la « Déc­la­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen« sont adop­tés. Eh bien, aujour­d’hui, l’aris­to­cratie de l’an­cien régime est rem­placée par une noblesse d’État qui s’est emparé de l’État et en abuse, et dont l’ar­ro­gance n’a pas grand-chose à envi­er à celle de l’an­cien régime! Xavier de Lesquen écrit : « Le raison­nement est sim­ple : le com­porte­ment des fonc­tion­naires est déter­miné par la max­imi­sa­tion de leurs intérêts. Celui-ci ne se traduit pas par la recherche (exclu­sive) du prof­it comme les autres agents économiques, mais par la pro­tec­tion de leurs prérog­a­tives et l’ex­ten­sion de leur pou­voir ».
Une mul­ti­tude de cor­po­ratismes lig­ote la fonc­tion publique et paral­yse ses activ­ités et, phénomène rel­a­tive­ment nou­veau, on observe un syn­di­cal­isme qui lut­tait au 19ème siè­cle con­tre l’É­tat et les bureau­crates et qui, aujour­d’hui, se bat pour la sauve­g­arde de l’État…!

Mais il est vain d’e­spér­er qu’un pou­voir poli­tique dom­iné et asservi par une fonc­tion publique démesurée puisse avoir le courage de se dress­er con­tre une Bastille aus­si colos­sale. C’est au peu­ple qu’il appar­tient de démolir cette forter­esse!

Devant la cat­a­stro­phe vers laque­lle se dirige notre mal­heureux pays et l’in­con­sis­tance du per­son­nel poli­tique, il appar­tient à la société civile de réa­gir con­tre ce dévoiement de la méri­to­cratie. En France le « mod­èle français » c’est celui d’avoir élim­iné toute par­tic­i­pa­tion de la société civile à la ges­tion publique pour laiss­er les fonc­tion­naires régn­er en maîtres sur l’in­for­ma­tion et les déci­sions qui con­cer­nent l’in­térêt général. Alors, je suis poli­tique­ment incor­rect, mais – dans un pays qui a la reli­gion de l’État et devant une pop­u­la­tion à laque­lle on a inculqué que hors l’État il n’y a pas de salut – J’AFFIRME QUE NOUS DEVONS SOUTENIR QUE L’INTÉRÊT GÉNÉRAL DE LA NATION NE PEUT ÊTRE, NE DOIT PAS ÊTRE LE MONOPOLE DE L’ADMINISTRATION.

C’est ce qui se passe dans d’autres pays. Il faut ouvrir la fonc­tion publique aux per­son­nes privées. La société civile doit faire l’ef­fort de se don­ner les moyens d’être un parte­naire et un inter­locu­teur accep­té, voire recher­ché! Ce sont ces moyens qu’il faut con­stru­ire en France, et cela est en cours. Le pre­mier objec­tif que, pour échap­per à l’emprise d’une « méri­to­cratie dévoyée », la société civile doit s’as­sign­er, c’est de pouss­er le Par­lement à recon­quérir le con­trôle de l’ad­min­is­tra­tion .Il est le seul à en avoir l’au­torité et c’est sa mis­sion pre­mière!

Cher amis, citoyennes, citoyens, pour recon­quérir les droits légitimes du peu­ple de France con­tre les oli­gar­ques qui les ont con­fisqués, il faut con­va­in­cre le peu­ple que la haute fonc­tion publique vit à ses dépens et que cette noblesse d’É­tat doit être ramenée à la rai­son et remise à sa place, c’est-à-dire au ser­vice de l’É­tat et de la Nation et non con­tin­uer à se servir de l’É­tat pour exploiter la Nation.

La France est un grand pays. Son passé est glo­rieux – même si des péri­odes de sa longue his­toire sont douloureuses. Elle a su éclair­er les nations. Mais aujour­d’hui, par la très grande faute de dirigeants poli­tiques et tech­nocra­tiques, la France n’éblouit plus le monde, et ses « élites », accrochées à leur mod­èle français, parais­sent bien pâles, sinon ridicules.

Or, face à cette dérive entraînée par une méri­to­cratie dévoyée, il faut encore affirmer que la France pos­sède beau­coup d’atouts dans son jeu, beau­coup d’a­van­tages qu’elle est capa­ble de faire val­oir si on la libère de l’op­pres­sion bureau­cra­tique. Une main d’oeu­vre super qual­i­fiée ; dans le domaine des sci­ences une école de math­é­ma­tiques par­mi les pre­mières du monde, pour ne citer que deux exem­ples. Mal­gré tout ce poten­tiel, la France va-t-elle som­br­er dans l’hor­reur éta­tique par la faute d’une oli­garchie que je qual­i­fie de crim­inelle dans son com­porte­ment, car c’est l’avenir de la Nation qui est en jeu?

C’est une tâche exal­tante qui est devant nous, et vous aurez les moyens et infor­ma­tions indis­pens­ables pour con­va­in­cre le peu­ple qu’il faut se res­saisir pour con­naître un avenir meilleur en envoy­ant siéger des par­lemen­taires qui auront, eux, l’in­térêt du dés­in­téresse­ment.

Pour ceux qui souhait­ent appro­fondir la ques­tion, il est pré­cisé qu’il existe une bib­li­ogra­phie de plus de cinquante vol­umes à votre dis­po­si­tion.

Pierre Foresti­er

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